La Schlei et son coin de paradis: Missunde

Il y a un petit coin de paradis dans le nord de l’Allemagne où il faut absolument avoir mis les basquettes à mon avis. Evidemment, au mois de mars, les températures ne sont pas toujours très alléchantes, surtout quand on aime boucler sa randonnée par un petit resto ou un café. Actuellement, tout est fermé et c’est bien comme ça. Mais ce n’est qu’une question de temps et vous pourrez y aller…

En temps normal, ce joli petit coin appelé Missunde est très fréquenté l’été, et depuis que j’y ai refait un tour récemment, je comprends pourquoi autant de Hambourgeois y ont leur résidence secondaire. Loin des bruits, des embouteillages et des murs tagués. Loin des gens et de leur virus… A eux la quiétude et l’air frais!

Dès que le soleil se pointe en fin de matinée, ils font un peu de jardinage ou se dorent la pilule dans leur beau canapé de jardin, emmitouflés dans un plaid, et du haut de leur pelouse ou de leur terrasse, le tableau est parfait: les miroirs de vagues éclairés par le soleil, les mouettes qui voltigent d’un côté à l’autre en criant mais pas trop fort pour que ça ne dérange pas, les canards qui pagaient tranquillement de rive en rive et les oies, le croupion en l’air, qui font de la plongée sous-marine au bord de l’eau.

Un bateau hypnotiseur est caché entre les tiges sèches, un ponton en bois se souvient des chaleurs d’été et des pieds humides. Confiants tous les deux, ils se disent que ce n’est qu’une question de semaines. Ils espèrent…

De leur point de mire, on n’entend même pas le clapotis de l’eau contre le bateau de pêche amarré devant la cale et le bac qui fait passer 100 000 voitures par an d’une rive à l’autre fait la grasse matinée. Le vent frais est très supportable et, restons sincères, les quelques passants qui se promènent par petites grappes le long du rivage, il suffit de se les « wegdenken » comme on dit en allemand: penser qu’ils ne sont pas là. Le pied quoi!

Alors, il est où exactement, ce petit coin de paradis? Le « Geheimtipp » qu’il faut mettre sur sa liste?

Prenez une carte et suivez le littoral de la mer Baltique en remontant vers la frontière danoise. Vous tomberez entre Eckernförde et Flensburg sur une sorte de rivière qui n’en est pas une. La Schlei est en fait un bras de mer qui s’avance dans les terres sur 42 kilomètres avant de s’arrêter juste devant la ville de Schleswig. Elle commence par longer Maasholm, un petit village de pêcheurs mignon comme tout. Ensuite, elle se faufile entre les plaines et les collines de la région, les séparant sur son passage. A certains endroits, elle forme des cuvettes qui peuvent faire plusieurs kilomètres de large. On a alors l’impression de se trouver devant un grand lac comme c’est le cas pour la Große Breite. Ce simili-lac, le dernier avant Schleswig, est le plus grand avec ses quatre kilomètres de largeur.

La Große Breite vue de la falaise de Weseby et l’internat privé de Louiselund en face.

Toutes ces cuvettes sont reliées par des couloirs étroits et assez profonds tels qu’à Arnis, Lindaunis ou Missunde qui est l’endroit le plus resserré du fjord. 135 mètres, ce n’est vraiment pas beaucoup pour un bras de mer. On se croirait devant une rivière.

Du coup, on peut comprendre aussi que le passage de Missunde ait été drôlement surveillé dans le passé. Euhhh… Non, en fait, pas si drôle que ça car ce minuscule patelin en a vu des conflits. A commencer par les Vikings qui n’avaient pas du tout envie d’avoir de la visite de leurs ennemis slaves. La Schlei servait de frontière naturelle mais comme on dit en allemand: « Sicher ist sicher ». Donc, à Missunde, ils avaient bâti plusieurs forteresses des deux côtés de la Schlei, ils avaient planté des piquets en bois sous l’eau et tendu des chaînes en fer pour empêcher tout passage. Quelques centaines d’années plus tard, on y était encore. Cette fois-ci, c’étaient les soldats danois et l’armée prussienne qui s’y querellaient à coups de canons. Aujourd’hui, pour passer, c’est plutôt « le long fleuve tranquille ». Il n’y a plus de problème. Il suffit d’un peu d’argent et de patience aux heures de pointe.

Le bac de Missunde

Un bac, il y en a un depuis des lustres. En 1115 déjà, dans les chroniques, on appelait ce rétrécissement « Versundt » ce qui pourrait se traduire par « le passage par bateau » et on parlait du bac de Missunde il y a déjà 500 ans.

Normalement, de 6 H à 19 H, on peut traverser et ce n’est pas la ruine. A titre d’exemple, à pied, un aller simple coûte 0,60€. En ce moment par contre, on a interdit les trajets pendant le week-end d’où la grasse matinée. Une mesure du ministère des transports. Corona…

Le bac actuel a une particularité technique: Il se fait tirer par un câble tendu juste en dessous de la surface lorsqu’il passe.

Sur la gauche, vous voyez bien le câble qui tire le bac d’une rive vers l’autre. A ceux qui veulent savoir ce qui s’est passé ensuite: La voiture sur l’autre rive a fait demi-tour. Pas de chance!

Un petit hic depuis quelques années: Comme cette navette n’a pas la priorité, quand les voiliers font leur procession en été, le passeur a deux possibilités: attendre, attendre, attendre ou enfreindre la loi et espérer que les navigateurs seront assez complaisants pour attendre. Avec le câble, il vaut mieux…

La falaise et les cygnes de Kielfoot

Maintenant que vous avez bien situé le cadre, déplaçons-nous un peu. Je vous propose une promenade de 6 à 7 kilomètres. Sur komoot, vous trouverez une variation un tout petit peu plus longue.

Comme nous avons assez admiré le bac de Missunde, il est temps de prendre le tout petit sentier qui longe la rive sur la gauche. Comme je l’ai dit, ici, c’est riquiqui donc en quelques secondes, nous voici déjà devant la cale où mouille le* beau bateau de pêche. Le temps de prendre des photos car là, il faut! et nous passons devant les petites maisons de vacances qui paressent au soleil. Sur la droite, la Schlei s’épanouit devant nous. Au bord, un banc esseulé attend une paire de fesses contemplative, un ponton les beaux jours et un petit dada en bois fabriqué maison une ribambelle d’enfants qui manquent à l’appel en ce moment. Une bande de joncs desséchés fait froufrou dans le vent, certains, fatigués par les vents d’ouest, ont fini par se coucher dans l’eau, rangés en bataille, vaincus par le temps.

*Ce bateau semble être là depuis une éternité. J’ai retrouvé un film que j’avais tourné en prenant le bac de Missunde en hiver 2013. Si mon œil n’avait pas pris compte du bateau et des falaises enneigées à l’époque, ma caméra s’en souvient. Même tête, le bateau! Même son attirail y est déjà. On lui a simplement donné une nouvelle couche de peinture.

Et là, au bout de la promenade appelée la Schleiufer, se faufile un petit chemin vers la falaise. Il n’y a qu’à marcher, monter et s’émerveiller de la vue plongeante. Ici, 20 mètres d’altitude, ça compte et ça fait de l’effet. La forêt? Des mélèzes, des hêtres tout tordus et surprise! des pins ce qui n’est pas très commun! Le sol? Sablonneux. Etonnant aussi quand on vient de la région de Kiel où prédomine l’argile lourde.

Poussons notre promenade jusqu’à Kielfoot, une presqu’île qui sert aujourd’hui de zone de reproduction (protégée). Difficile de s’imaginer qu’il y a eu une forteresse ici il y a 1000 ans. C’était il y a bien longtemps et depuis, la mer a dû gagner du terrain. A cet endroit, la falaise s’est abaissée, nous sommes presqu’au niveau zéro et les arbres se penchent dangereusement dans la Schlei, emportés par leur poids et emportant les morceaux de terre où ils s’accrochent. Ahhh, si j’avais le droit, je planterais bien ma tente au bord de l’eau entre les bouleaux. Orientation plein ouest, soleil en prime, vue sur Schleswig et sa silhouette au soleil couchant. Top! Un petit coin de paradis.

Mais je me contente de grignoter mon petit Lu, le dos contre un arbre, les pieds en éventails, la mélanine éprise d’UV. Et je contemple le ballet des cygnes qui viennent de quitter leur îlot pour voir qui a emménagé tout près de chez eux.

La falaise de Weseby

Quelques instants de grâce et de sérénité et au revoir, les cygnes! Il faut continuer. Marchons alors juste au bord de l’eau et suivons le sentier qui passe entre les arbres en direction de Weseby. Pas difficile de se tromper, il n’y en a qu’un. Soudain, alors que le chemin longeait bravement les contours de la Schlei, le voilà qui fait un crochet dans les terres, se ramifie et s’élargit. Restons néanmoins sur ce grand chemin de forêt qui débouche sur une petite plage de sable au bout de dix minutes. Devant nous, il y a la baie de Weseby, dans les terres des roselières et juste en face, l’internat privé de Louiselund.

Evidemment, les plus sportifs peuvent continuer jusqu’à Weseby et même aller plus loin encore. Jusqu’à Haithabu peut-être. Je préfère vous montrer le chemin qui reprend par les bois vers le bac de Missunde. Il suffit de prendre le sentier qui part en perpendiculaire à la côte et qui entre dans la forêt. Si vous visez le nord (tournez deux fois à gauche :-), vous retrouverez votre chemin. Une question d’orientation ou merci à OpenStreetMap! En tout cas, il s’agit d’une très belle forêt…

… et d’un vrai coin de paradis — même en fin de journée lorsque le soleil se couche car ses rayons sont encore suffisants, les couleurs se sont attendries, comme assagies et ce serait dommage de ne pas en profiter une seconde fois… C’est comme ça, le paradis. Encore et encore et encore…

Un petit brin d’histoire: Pas sympa, le frérot!

Bien sûr qu’il s’était douté que l’autre aurait la couronne. Leur père une fois mort, l’aîné s’était installé sur le trône. Le n° IV dans la série des Erik, Roi du Danemark et Duc du Schleswig. Et lui, Abel, le cadet, il avait eu les rogatons … la ville de Schleswig et les bords de la Schlei. Pas de quoi casser trois pattes à un canard mais assez pour chercher des noises, pour semer la pagaille et emmerder le monde. Erik surtout! Il arriva ce qui devait arriver: Comme dans toutes les méchantes histoires de famille depuis Caïn et Abel, les deux frères se firent la guerre et un jour, c’était en août 1250, sous prétexte de se réconcilier, Abel invita son grand frère chez lui. On fit la fête; ni vu ni connu, Erik se retrouva dans une barque au milieu de la Schlei et quelque temps plus tard, la tête en moins, au fond de l’eau. Lorsque son corps, alourdi par des chaînes, refit surface, il n’était certainement pas beau à voir mais on l’inhuma à Schleswig comme il se devait. Quelques années plus tard, sa dépouille fut transférée vers Ringstedt.

Abel, lui, récupéra la couronne mais il n’en profita pas très longtemps car deux ans plus tard, il était mort lui aussi, tué au combat, et comme il paraît qu’il hantait les lieux, on l’exhuma et on le jeta dans un marais après lui avoir enfoncé un pieu dans la poitrine. C’était il y a 600 ans. Tout ça fait partie des légendes qu’on se raconte encore et certains en ont peut-être rajouté un peu mais il est probable qu’Erik ait été assassiné dans la Große Breite, entre Missunde et Schleswig.

Comme je disais, pas du tout sympa, le frérot!

C’est probablement dans cette « anse » qu’Erik s’est fait assassiner. Tout au loin, Schleswig.

D’autres bons plans dans le coin

  • Le musée viking de Haithabu, fermé en ce moment pour cause de covid-19 (site du musée, activités portes-fermées à voir sur facebook)
  • Le château de Gottorf à Schleswig, fermé également en ce moment, et zut! (site du musée)
  • Le jardin baroque de Gottorf et son globe astronomique lequel est fermé au moins jusqu’au 30 avril. Re-zut! (site du jardin)
  • Eckernförde, son port et son marché aux poissons (Pas mal non plus quand on a des enfants: la piscine d’eau de mer et ses vagues juste au bord de la plage… fermée en ce moment. Covid-19!) Quant au marché, je ne tenterais pas non plus même s’il est ouvert. S’il n’a pas été interdit, il est certainement réservé aux habitants. Et pourtant, il est super.

Cet article a 1 commentaire

  1. Super sympa, ton article!

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