Surendorf et ses histoires de ponts

Surendorf et ses histoires de ponts

Dans le petit rectangle de mon ordi, deux palmipèdes nagent l’un à côté de l’autre sous une coupole bleutée — quatre éventails en mouvement, deux néoprènes noirs et quelques bulles qui s’écrasent sur mon écran.

Au premier plan, des chevelures hirsutes voguent au ralenti — des tignasses rousses, blanches et vertes qui opinent du chef et se déhanchent dans un léger swing, au rythme des courants et des légers battements de palmes.

Dès que la caméra s’approche de ce fouillis d’algues et d’éponges, des poissons apparaissent. D’autres, en bancs, se faufilent dans le flou des pixels, en direction des zostères. Immobiles, quelques petites étoiles de mer se cramponnent à leur paroi tandis qu’une limande ondule des nageoires juste au-dessus du sable.

Les plongeurs explorent une jungle aquatique — celle de Surendorf — et la caméra les suit.


Zen, la musique de synthétiseur ! Pas mauvaise du tout, la visibilité ! Je suis étonnée de tout ce qu’on peut voir dans l’eau de la Baltique et dans le cas de Surendorf, je comprends pourquoi il est question de récifs entre guillemets. Je pense aux bruits de bulles et à la respiration filtrée de monsieur Cousteau. Ces trois minutes de film sont la promesse implicite d’un paradis pour les plongeurs.

Quand un pont devient rocher

Derrière toutes ces perruques végétales, qui imaginerait un amas de béton armé ? Qui croirait que sous les lianes de polypes, il y a du métal tordu ?

Pourtant, c’est vrai. Le site de Surendorf est une ruine, le reliquat d’un pont transformé en rocher, un souvenir de guerre recyclé par le monde marin.

Comme des figurines qui dodelinent gentiment de la tête dans une étagère, entre un gros coquillage et une petite tortue en nacre, les algues dansent sur leurs ressorts et toute cette déco invite à « laisser couler », à se perdre dans un dédale de souvenirs disséminés au bord de la côte.

Dans mon salon, je suis la plongée, le temps d’un petit reportage qui me fait découvrir les secrets de la mer à l’endroit où je me suis promenée bien au sec il y a trois mois. Évidemment, je ne savais pas ce qui se cachait sous l’eau.

En plein milieu de la plage de Surendorf, un peu avant que la falaise de Jellenbek ne commence, un pont en béton s’avance dans la mer et se termine par un plateau sur lequel repose un bâtiment trapu. Un pont sous lequel on peut passer quand on va et vient sur la plage mais qu’il est interdit d’utiliser : « Zone militaire ».

Pas vraiment beau, ce pont. Pas de superflu — du solide et du fonctionnel plutôt. Des formes géométriques de base, beaucoup de rectangles et surtout beaucoup de béton couleur sable.



A quelques dizaines de mètres côté est, des formes sombres sortent du sable et se regroupent dans l’eau. Genre « La Planète des Singes » mais en moins spectaculaire. Genre rocher breton mais pas en granit. A y regarder de plus près, il ne s’agit pas non plus de Findlinge* comme on les connaît sur cette côte. C’est du béton tâché de rouille — une ligne partant de la plage à la perpendiculaire qui mène à un gros rocher cubique.

*En allemand, on appelle ‘Findlinge’ les pierres qui ont été déplacées par les glaciers de Scandinavie pendant la dernière ère glaciaire. Beaucoup d’entre elles ont été stoppées dans leur course lorsque leur moyen de transport a fondu. Ainsi, aujourd’hui, on trouve ces Findlinge (ce qui signifie ‘trouvé’ en allemand) au bord des collines morainiques. Isolées en plein champ ou en groupes au bord de la plage, on dirait parfois que ces pierres ont été posées là exprès, comme des menhirs.



De la plage, on ne le voit pas vraiment mais ces blocs et leurs squelettes de métal s’égrènent sous l’eau sur plusieurs centaines de mètres.

C’est à cet endroit que les plongeurs ont exploré les « récifs » de Surendorf car comme par effet de miroir, ici, il y a deux ponts.


Un peu d’histoire

1866 — Robert Whitehead invente une nouvelle arme qui éveille l’intérêt sur le parquet international : la torpille navale. Comme beaucoup de puissances européennes disposant d’une marine de guerre, l’Empire allemand décide très rapidement de développer ses propres instruments de combat sous-marin.
Sur la Baltique, on choisit le port de KielFriedrichsort et la petite ville de Strande pour effectuer des tirs d’essais mais au début du XXe siècle, le champ de tir n’est plus adapté aux nouveaux engins.

1911 — Avec le temps, les torpilles sont devenues de plus en plus puissantes et performantes, le fjord de Kiel s’est avéré trop étroit et les exercices représentent un danger croissant pour la circulation navale. On finit donc par créer une base expérimentale un peu plus au nord, dans la baie de Eckernförde.

L’emplacement de la « Torpedoversuchsanstalt Eckernförde » (ou TVA Eckernförde pour faire plus court) est choisi à cause de la profondeur et de la longueur de la baie.
Deux autres avantages :
Eckernförde a une voie de chemin de fer ce qui permet des transports de matériel quotidiens entre Kiel et Eckernförde.
— Le trafic sur l’eau est plus gérable qu’à Kiel.

1937 — A Surendorf qui abrite une annexe de la TVA depuis 1937, plusieurs milliers de personnes (dont des travailleurs forcés pendant la guerre) participent au développement et à la fabrication des torpilles de l’Empire. C’est ici aussi que de petits sous-marins sont fabriqués. Les pilotes du Marder, un porte-torpille mono-place, y sont sélectionnés et entraînés. Le complexe comprend différents bâtiments sécurisés ainsi qu’un grand pont bien mastoque de 300 mètres qui se termine par des bâtiments tout aussi béton. Bizarrement, en cinq ans de guerre, Surendorf ne sera jamais la cible de bombardements aériens.

1948 — Les bâtiments militaires et le pont sont démantelés et détruits par l’armée britannique. A leurs yeux, ils représentent une menace potentielle.
Pour la population et les autorités locales, c’est « very desappointing » et « very sad » car de grandes entreprises avaient pensé utiliser les bâtiments à des fins civiles et les baraques servaient d’habitations aux nombreux réfugiés de la région.

1965Surendorf a été découvert par le tourisme allemand d’après-guerre. Sur les cartes postales des années 1960, les dunes sont peuplées de tentes et de Volkswagen aux formes arrondies, les plages et leurs corbeilles accueillent les visiteurs et au loin, une ligne se dessine. Les restes de l’ancien pont ou une nouvelle construction ? En tout cas, les algues se sont déjà bien implantées sur les blocs éparpillés au large de Surendorf et l’emplacement a été récupéré par l’armée allemande. C’est au milieu des années 60 qu’un nouveau pont de 300 mètres de long est construit juste à côté des ruines.

2021 — Aujourd’hui encore, cette zone appartient à la marine et le récif artificiel sous-marin de Surendorf s’étend sur 360 mètres, la partie la plus étendue se trouvant au niveau de l’ancien plateau.


Quand un pont garde ses mystères

Alors, à quoi sert ce nouveau pont ? A vrai dire, je ne le sais pas vraiment.

L’espace appartient à la Bundeswehr et la WTD 71 y a une base (comme à Aschau d’ailleurs). Vous ne savez certainement pas ce qu’est la WTD. En fait, cette abréviation pourrait être traduite par ‘Centre de technologie de défense pour les navires et les armes navales, de technologie et de recherche maritimes’ (traduction Deepl). D’après ce que j’ai compris, ce centre de recherche qui occupe 600 personnes dans la région de Eckernförde travaille pour la marine. Donc, je suppose qu’on utilise ce pont dans le cadre d’activités expérimentales mais je n’en suis pas sûre…

Par conséquent, toute plongée autour de l’ancien pont se fait au sein d’un terrain militaire si bien qu’elle n’est pas permise en soi mais plutôt tolérée. Les plongeurs qui parlent de leurs virées recommandent de rester près des ruines et de se faire discret. Par mesure de sécurité, il vaut certainement mieux faire une visite guidée, avec le club de plongée de Surendorf par exemple.



Quand un pont devient beau

Qui emprunte le chemin de grande randonnée E1 entre Kiel et Eckernförde, passe automatiquement devant ce pont car Surendorf se trouve sur la route.

Alors qu’avant (à Schwedeneck) et qu’après (à Jellenbek), on marche le long de falaises qui s’élèvent jusqu’à trente mètres, la plage de Surendorf qui appartient aussi à la commune de Schwedeneck a un arrière-pays un peu plus plat et surtout du sable blanc et fin. L’été, il faut payer une taxe pour profiter de la plage. Je sais, c’est étrange mais vous trouverez des horodateurs ici et là et il y a des contrôles.

L’endroit est connu aussi pour ses couchers de soleil. Le top du top, c’est quand la mer se colore de reflets d’or et d’argent, qu’un petit bateau de pêche pétarade au milieu de la baie et qu’au bord de l’eau, les oiseaux de mer jouent aux funambules sur les pierres.



Devant toutes ces couleurs romantiques et le calme de la baie, on se met à apprécier ce pont — objet symbolique et métaphorique de transition entre liquide et solide, entre liaison et séparation, entre nature et civilisation. On oublie sa raison d’être et on lui pardonne son manque d’esthétisme. Au contraire, on tombe amoureux de son minimalisme, de sa sobriété, de sa droiture.



C’est alors que les néons du pont s’allument. Des petites lumières d’ambiance sur fond de béton.



Peu à peu, le soleil disparaît, les couleurs aussi.



Sous l’eau, c’est la même chose.

Dans la pénombre, les algues bercent leurs locataires endormis et camouflent les restes d’un pont construit pour détruire et détruit avant qu’un autre pont soit construit pour — point de suspension — d’interrogation — d’exclamation —

Les deux côtés du pont

La falaise de Schwedeneck


La falaise de Jellenbek