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Quand la marine se retire de Kiel [01]

Comme quoi, il y a des décisions de taille. Dans un sens comme dans l’autre.

Sur le plan national, Kiel fait plutôt figure de ville de province avec ses 247.000 habitants et sa situation excentrée — surtout quand on la compare aux métropoles de Hambourg et de Berlin. Cependant, historiquement parlant, la capitale du Schleswig-Holstein a connu une expansion démographique et économique fulgurante et son fjord ne serait pas ce qu’il est de nos jours sans un « Ordre » datant de 1865. A l’époque, le Schleswig-Holstein appartenait à la Prusse depuis peu de temps — quelques mois seulement — mais l’empereur Guillaume Ier avait déjà des idées bien concrètes pour son annexe : il voulait faire de Kiel son nouveau port impérial et rapprocher sa flotte militaire du futur Canal de Kiel.

Cette décision changea l’avenir de la ville. Aujourd’hui, cent cinquante ans plus tard, les rives de son fjord portent encore les marques de ce grand projet militaire même si la marine se retire peu à peu.

C’est sur ces traces que je vais vous conduire, au bord de l’eau et au beau milieu du fjord de Kiel.



Ensemble, allons des deux côtés de la baie et commençons dans un premier temps par la rive est. Partons d’une petite plage bien cachée qui ne figure même pas encore sur la liste officielle des plages de Kiel puisqu’il y a quinze ans, elle était encore fermée au public. Nous remonterons un peu vers le nord en direction de la commune de Mönkeberg.

Le long de cette promenade fraîchement aménagée en sentier de randonnée (il s’agit du « Fördewanderweg »), nous pourrons découvrir la « Kieler Förde » sous un nouvel angle et dans un décor de cheminées, de vieux béton armé et de jungle touffue, le tout éclairé par un beau soleil automnal.


Juste à côté de la centrale thermique, la petite plage cachée de Hasselfelde offre une vue très originale sur la baie de Kiel.

Un peu d’histoire

Pour commencer, un peu d’histoire quand même…

Difficile de se l’imaginer mais Kiel comptait à peine 7000 habitants au début du XIXe siècle. Il s’agissait en fait d’une petite ville universitaire qui avait eu le temps de faire son nid dans la verdure d’un fjord assez étroit. Comme la plupart des vieilles villes de la Baltique, elle avait été créée au Moyen-Age et s’était développée sur une sorte d’îlot. Au fond du fjord, on avait bâti des habitations, une place centrale et une église entourées de remparts ; la zone était marécageuse mais bien protégée ; au bord de l’eau, un port et un quai favorisaient le commerce maritime.

En tout, la jolie petite ville de Kiel était entourée de 17 kilomètres de côtes en forme de V. Lorsque Jules Verne y arriva à bord d’un voilier en 1861, donc un peu avant la décision de Guillaume Ier, il trouva cette baie charmante. Dans son carnet, il décrivit Kiel comme lovée dans un nid d’arbres. Mais au juste, que vit-il ? Côté ouest, il se trouva devant un panorama admirable : un château, des clochers, une gare, des villas en bord de mer mais surtout, des rives entourées de forêts et de collines boisées. Sur la rive est, il y avait des champs, des bois et quelques habitations. Pas plus. On peut aussi supposer qu’en arrivant dans le fjord, il aperçut le canal de l’Eider car le nord de la ville disposait déjà d’une voie qui reliait la mer du Nord à la mer Baltique. Il s’agissait en fait du prédécesseur de l’actuel canal de Kiel.

En 1881, lors de son second séjour, Verne emprunta cet ancien canal afin de rejoindre Kiel et la Baltique. Selon son frère, Paul Verne, qui était avec lui et qui parla de la rade de Kiel dans son récit « De Rotterdam à Copenhague à bord du Yacht Saint-Michel », il y avait l’arsenal sur le « côté gauche », donc à l’est, ce qui montre que cette zone avait déjà changé d’aspect. Il admira aussi la rive ouest :

De nombreuses maisons de campagne s’élèvent sur les collines qui encadrent cette admirable baie, dont les divers points sont mis en communication par un service bien compris de petits bateaux à vapeur. Rien de plus gai, de plus frais, que ces habitations d’une architecture fantaisiste, qui se cachent sous les grands arbres, à la lisière même du littoral.

Paul Verne

Quant à la baie de Kiel, il la trouva si grande qu’à son avis, elle aurait pu accueillir les flottes militaires du monde entier. Cependant, ce jour-là, la flotte cuirassée allemande qu’ils espéraient voir n’était pas au rendez-vous.

Vingt ans plus tard, en 1905, Kiel était sorti de ses gonds et avait explosé sous le poids de ses 163.000 habitants. Pourquoi ? Parce qu’en l’espace de quelques années, il avait fallu gérer la création du port militaire, l’implantation de plusieurs chantiers navals, l’afflux de milliers de travailleurs, d’ingénieurs, de scientifiques, de soldats ; construire des garnisons et des quartiers entiers pour tous ces nouveaux arrivés ; aménager le territoire et transformer la côte. Et dix ans plus tard, juste au début de la première guerre mondiale, Kiel avait atteint les 226.000 personnes. La vision de Guillaume Ier et de ses successeurs avait pris forme — Kiel était devenu le port impérial de la Prusse.

Ces photos anciennes prises de la rive ouest montrent que la rive est était en pleine effervescence au début du siècle dernier mais que sa partie nord était encore assez intacte. Sur la deuxième photo, on y découvre un littoral de collines plutôt nature. C’est ici que nous allons aller.

Vous vous doutez bien que la politique de Hitler alla dans un sens similaire. Une flotte militaire de choc devait contribuer à la victoire des nazis si bien que le fjord de Kiel (les zones clés du port et ses annexes surtout) fut bombardé régulièrement par les forces alliées pendant la seconde guerre mondiale.

Après la guerre, Kiel resta un des ports clés de la marine allemande et il y a encore une vingtaine d’années, de nombreuses zones militaires du littoral n’étaient pas accessibles. La population se cantonnait à certaines parties du bord de mer : aux plages, aux quelques ports de plaisance et à la « Promenade » de Kiel. Depuis, les choses ont changé et les rives du fjord s’ouvrent peu à peu au monde civil.

Il est donc grand temps d’aller à la découverte de la rive est.

La plage de Hasselfelde

Cette petite plage de sable fin se trouve au nord-ouest de Neumühlen-Dietrichsdorf, un quartier populaire du « Ostufer » comme on appelle la rive est en allemand. Difficile de se l’imaginer quand on passe entre les herbes sauvages de cette mini réserve naturelle ou qu’on est assis sur le sable fin mais au début des années 2000, cette zone était encore interdite au public. Elle servait encore d’entrepôt à la marine nationale allemande. Depuis, évidemment, la plage a été nettoyée de fond en comble.



Il faut avouer qu’elle est plutôt petite, cette plage, mais la vue est sympa — originale surtout — car vous vous trouvez tout près des quais du grand chantier naval de Kiel et de la nouvelle centrale thermique. Les bateaux passent juste devant votre nez avant de stationner sur le côté. Le décor est donc plutôt industriel malgré les arbres et les herbes qui ont reconquis le terrain.

Sur la gauche, on trouve le duo des grues mobiles signées German Naval Yards, un assemblage de hangars gris, de grandes cheminées et des pans verticaux rouillés par les vagues. Une des facettes de Kiel. Son port. Sur la droite, de l’autre côté, il y a la sortie du canal et le port militaire de Wyk.


Sur la gauche, les grues du chantier naval German Naval Yards et le DFDS qui vient d’accoster.
En face, la promenade de Kiel et les villas cachées du parc de Düsternbrook ainsi que quelques voiliers qui profitent du beau temps.
Sur la droite, quelques frégates militaires et l’entrée du canal de Kiel à Holtenau.

Mais au fond de la baie, il y a aussi la silhouette de son centre-ville, la tour de télévision, les toits pointus de la mairie et de la vieille église, les quais des ferrys et les villas cachées dans les arbres.

J’ai même lu que Hasselfelde était un spot apprécié des plongeurs car sous l’eau, des récifs artificiels permettent aux plantes et aux animaux de la mer de s’implanter. De la plage, évidemment, on ne s’en doute pas. On ne voit rien. Juste une bouée et un peu plus loin, des bateaux qui passent dans le chenal.

La montagne du fioul

En marchant vers le nord en direction de Mönkeberg, vous resterez au bord de l’eau.



N’hésitez pas à passer devant les bâtiments d’une entreprise pour poursuivre votre chemin qui suit la rive. Des lianes de clématites, de liserons et d’autres plantes grimpantes recouvrent les arbres par endroits, formant de grands draps verticaux qui se dorent au soleil. De part et d’autre, les restes de murs en béton armé sortent du sol. Dans la forêt, ils sont cachés. C’est surtout sur la côte qu’on les voit. Ils bordent le littoral — taggés, tordus, obliques.



Si vous voulez prendre de la hauteur, vous pouvez emprunter un sentier qui grimpe dans les bois vers le Ölberg qui porte un nom à double sens. Dans un sens biblique, il s’agit du mont des Oliviers, cependant ici, nous avons affaire à une « montagne de fioul ».

Aujourd’hui, ce monticule naturel est recouvert d’une belle forêt de feuillus qui surplombe le fjord. Au sommet, une esplanade avec des bancs permet même d’admirer la baie.

Sous le règne de Hitler, le relief accidenté de la côte avait été mis à profit. On y avait installé plus d’une douzaine de tanks dont la plupart était cachée sous terre (une montagne de fioul quoi !). Un système de pipelines approvisionnait les navires en carburant, ce que les alliés savaient. Les environs de Mönkeberg furent donc bombardés régulièrement et massivement ce qui explique pourquoi on n’y trouve pratiquement plus de vieilles villas.

Après la guerre, ces tanks furent démantelés mais il reste un bassin caché derrière les barbelés et les arbres. Une petite exploration à faire…


Le port de Mönkeberg

En poursuivant votre route sur le « Fördewanderweg » qui longe le fjord sur 30 kilomètres, vous atteindrez assez rapidement le joli petit port de plaisance de Mönkeberg et sa plage. A mon avis, c’est l’après-midi, lorsque le soleil commence à basculer, que l’atmosphère y est la plus idyllique.



La toute petite tour rouge et blanche qui se dresse en plein milieu des quais et des mâts, le « Juliusturm », vient de la baie de Flensburg où elle servait de phare. Depuis 1974, elle est réservée au gardien du port et enrichit le panorama de Mönkeberg. C’est d’ailleurs le premier gardien du port qui lui a donné son nom.

Romantique, zen, ce joli bout de plage invite à faire une halte sur un banc ou dans un fauteuil juste à côté du kiosque. Alors, le soleil plein la face et les doigts de pieds en éventails, on profite de la vue et des rayons de soleil pendant que les bateaux font leur vie sur l’eau. Les voiliers, les ferrys et les navettes se succèdent.


Désolée pour le kitsch mais il était au rendez-vous…

Evidemment, qui veut aller plus loin, peut pousser jusqu’à Heikendorf ou même jusqu’à Laboe. Là aussi, vous profiterez d’un panorama superbe. Et à l’endroit où vous verrez un sous-marin sur la plage, la marine vous ouvrira ses portes car elle s’y trouve encore. Aux heures d’ouverture, vous pourrez monter au sommet de la tour de Laboe qui est un mémorial en l’honneur des soldats du monde morts en mer pendant les deux guerres mondiales.

A la découverte de la rive ouest

Maintenant, changement de décor ! Dans un nouvel article, je vous emmène au nord du canal qui se trouve de l’autre côté de la baie — sur la rive ouest du fjord qu’on appelle le « Westufer ». Ici, nous irons nous promener dans une zone que l’armée a quittée il y a quelques années. En quelque sorte, nous ferons un peu d’urbex en plein Kiel avant que la ville ne commence ses travaux puisqu’un nouveau quartier doit y être créé dans les prochaines années.

Ce qui nous attend : la piste d’un ancien aéroport militaire, des baraques désaffectées au milieu d’une steppe qui recouvre le bitume et qui le craquelle peu à peu, les garages vides des sapeurs-pompiers, les hangars du MFG-5 qui accueillent des expos aussi modernes que temporaires. Une aire qui attend une nouvelle vie. Un recyclage.