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Les pontons perdus de Kitzeberg

Aujourd’hui, je vous présente une partie d’un chemin de randonnée qui longe le fjord de Kiel : le « Fördewanderweg ».

Ce sentier, je l’ai déjà emprunté il y a quelque temps, à la recherche d’une ancienne zone militaire. Une partie du littoral qui était encore interdite au public il y a une dizaine d’années. Un paysage côtier fait de berges boisées et de quartiers résidentiels perchés dans les collines. Tout un lot d’impasses qui descendent vers la mer et parfois aussi vers de petites plages sympathiques. La rive est du fjord.

Charmée par les vues à la fois maritimes, naturelles et citadines qu’offre ce sentier sur trente kilomètres, je récidive et cette fois, me voici sur la route entre Mönkeberg et Möltenort, un port qui appartient aujourd’hui à la ville touristique de Heikendorf. Pour ceux qui s’intéressent au canal de Kiel et à ses écluses, c’est l’occasion de bien étudier les photos car je vous ferai passer non seulement devant quelques pontons un peu bringuebalants mais aussi juste devant les écluses du canal.


Virage après virage, le « Fördewanderweg » permet de découvrir le fjord de Kiel.

Le fjord de Kiel

A Kiel, c’est comme s’il y avait deux mondes — il y a le « Westufer » ou le « Ostufer », c’est-à-dire la rive ouest et la rive est.

Alors que la promenade de Kiel, la plage de Falckenstein et le port olympique de Schilksee font partie des grands classiques de la rive ouest, les partisans de l’est se retrouvent souvent à Laboe ou encore plus loin, sur les plages exotiques de Schönbergà Kalifornien et à Brasilien. La petite ville de Heikendorf accueille des touristes sur sa plage, elle aussi, mais les kilomètres de côte qui séparent le centre de Kiel de Laboe sont beaucoup moins fréquentés. Pourtant, cette côte au panorama charmant a l’avantage d’être ensoleillée jusqu’au coucher du soleil. Et lorsque les arbres se colorent de rouille et que la lumière d’automne les fait rougir en plus, quel bonheur !



Pour les personnes qui vivent sur la rive ouest ou qui connaissent surtout cette partie de Kiel, c’est un changement de perspective assuré car en se promenant sur le Fördewanderweg, ils redécouvrent « leur » côté avec un peu plus de recul tout en profitant du romantisme de la côte est.


Le phare de Falckenstein se trouve à l’endroit le plus étroit du fjord. Plus loin, vers Laboe, c’est l’ouverture.

Le Fördewanderweg

Dans les guides de randonnée et les sites internet, on lit que le fjord s’étend sur environ 17 kilomètres et sur les cartes, on voit qu’il pénêtre dans les terres du Schleswig-Holstein comme une déchirure, comme un grand V bien pointu. Sur le terrain par contre, on s’étonne. 17 kilomètres, ce n’est pas vraiment énorme en soi mais pourtant, ça en fait des pas et ce qui est encore plus étonnant, c’est le nombre de virages que la côte réserve jusqu’à son ouverture vers la mer Baltique.

Le vis-à-vis

Sur plus d’une dizaine de kilomètres, on se trouve donc devant une baie fermée. Le panorama de la rive ouest dévoile peu à peu ses ports de plaisance et ses villas cachées dans la forêt ; ses immeubles cossus qui se relaient vers le nord jusqu’à ce que commence le canal de Kiel ; derrière lui, on distingue même l’ancienne base militaire de la MFG-5. Des images assez statiques qui évoluent au fil de la promenade pendant que sur l’eau, une navette glisse vers Laboe ou en direction du phare de Falckenstein ; qu’un ferry sort du fjord en crachant sa fumée ; qu’un cargo s’arrête au large des écluses, une montagne de containers en plein milieu de la baie.

Les étapes

Les yeux regardent et les pieds marchent. Marchent. Marchent sur un chemin souvent asphalté. Sur le sable parfois aussi. Ils longent le ravissant petit port de plaisance de Mönkeberg, la forêt qui s’arrête à quelques pas de l’eau à Kitzeberg et les jardins bien protégés du bord de mer. Derrière les murs, les buttes, les grilles se dissimulent des villas — de belles villas construites en partie par les ingénieurs de la marine — — — il y a plus d’un siècle.


Le port de Mönkeberg
Un oiseau de mer profite du calme pour casser la graine.
La pointe de Kitzeberg et ses revendications écologistes

En route, on s’étonne de voir deux pêcheurs s’avancer si loin et si près du chenal. Quelques ruines en béton armé sont couchées au bord de la mer ou sortent de l’eau comme des rochers.



Un peu avant Heikendorf, juste au bord du chemin, une petite maison blanche datant du Bauhaus, le Schroederhaus, fait chavirer les cœurs tandis qu’un peu plus haut, entre les arbres, les pignons de villas anciennes, les cubes modernes ou les chaumières nordiques se dégagent de la verdure. Le soleil profite des virages et des anses pour inviter à des jeux d’ombres et de lumières.


Jeu de lumières entre Mönkeberg et Möltenort
Un peu avant Heikendorf – encore un virage avant le prochain port
Une des navettes qui circulent dans le fjord

Derrière le virage, le port idyllique de Möltenort apparaît avec son vieux bateau-phare et ses petites barques de pêcheurs.



Les pieds s’arrêtent très régulièrement, il faut l’avouer. Pour profiter des points de vue. Pour laisser passer un groupe de vélos. Pour se retourner car la vue est belle aussi derrière, dans le fond du fjord. La silhouette de Kiel fait ressortir ses tours et ses grues et plus le soleil descend, plus la baie se romantise.

Les pontons

Et sur la route, il y a des pontons. Des pontons perdus. Des ponts fantômes. Des moussus, des vermoulus, des effondrés, des affaissés, des blanchis, des avachis. Dans les anses où la côte s’enfonce tout doucement vers le chenal, ils racontent de vieilles histoires, ils évoquent des images passées : la joie et les cris d’une ribambelle d’enfants qui sautent de ces passerelles, qui font des ploufs dans le fjord ou qui restent debout avec leur canne à pêche ; un couple d’amoureux ou d’amis assis sur un banc, au bout du débarcadère, et qui se font des confidences devant le soleil couchant ; des personnes qui attendent le bateau pour rejoindre l’autre rive, pour aller au travail ou à l’école ; une navette qui amarre quelques minutes avant de repartir de l’autre côté du fjord.

Que d’histoires !

Histoires de ponts

Avant même que Kiel devienne un grand port à la fin du XIXe siècle et que ses chantiers navals et la marine créent des quartiers entiers pour leurs travailleurs et leurs ingénieurs sur la côte est, des bateaux assurèrent une certaine mobilité entre les deux rives.

Ainsi, à partir de 1857, Beeke Sellmer, une habitante de Laboe, organisa des allers-retours réguliers ce qui permettait de se rendre aux marchés de la grande ville le mercredi et le samedi. C’est à bord de son Wadenboot, un bateau à voile dont vous pouvez voir une reconstruction à Wendtorf, que les gens de Laboe traversaient le fjord — jusquà ce qu’une compagnie de bateaux à vapeur s’implante à Kiel et propose des trajets quotidiens plus rapides et plus confortables. Pour satisfaire les besoins de la population croissante et au vu du tourisme local qui se développa rapidement au sein de la bourgeoisie vers 1900, plusieurs lignes furent créées.

Aujourd’hui, cinq navettes desservent les différents pontons qui sont répartis des deux côtés du fjord et permettent de traverser la baie sur 17 kilomètres.

Le temps fait son œuvre et même si tous ces pontons sont réparés, restaurés ou reconstruits périodiquement, certains dépérissent et ne sont plus accessibles. Trop dangereux. Aussi, les bateaux passent devant ces avancées branlantes sans accoster. Une question d’argent et de priorités. Comme toujours.

Le ponton de Kitzeberg par exemple s’est effondré en 2020. Depuis, la navette ne peut plus s’y arrêter. Passage interdit aussi aux piétons.



Celui-ci n’est plus de toute fraîcheur non plus. Les grands gagnants, ce sont les mouettes et les cormorans qui sommeillent sur les barres et les planches qui ont été recyclées en terreau. Les mousses et les herbes ont commencé à tapisser le sol, un microcosme végétal juste à l’endroit où le macrocosme aquatique prend le large vers la mer.


Et si certains pontons, plus petits ceux-là, ont l’air encore fiables, ils sont privés.



L’aigle de Möltenort

Notre promenade s’arrête un peu avant l’aigle de Möltenort qui, prêt à s’élancer, tourne la tête vers l’embouchure du fjord. Du haut de son socle, il commémore les sous-mariniers morts au combat. Le soir où je lui ai rendu visite, il avait deux compères bien vivants avec lui — d’un côté une mouette, de l’autre un corbeau.

Le petit port de Möltenort a longtemps vécu de la pêche et du poisson. Avec son cachet maritime, ses bateaux de pêche et ses maisons de pêcheurs, il donne envie d’y faire un tour mais ça, c’est le sujet d’un autre article.