L’église à ciel ouvert de Alt Duvenstedt

L’église à ciel ouvert de Alt Duvenstedt

Entre Hambourg et Schleswig, il y a une petite église qui sort tellement de l’ordinaire qu’on pourrait la qualifier d’unique. Nous sommes à un kilomètre à vol d’oiseau de l’autoroute qui va vers le Danemark et l’église en question se trouve au nord du Canal de Kiel. La « Baumkirche » est d’ailleurs si tendance qu’une autre paroisse du Nord s’en est inspirée. Un bon plan si vous êtes de passage et que vous voulez faire une petite promenade dans les montagnes des Hüttener Berge. Vous pourrez y voir cette église pour de vrai et visiter le Kolonistenhof, une ancienne ferme de colons qui ne manque ni de charme ni d’histoire.


Ce n’est qu’une petite église même si elle grandit un peu tous les jours au rythme des saisons et des années. Une église miniature perdue dans les montagnes lilliputiennes de Duvenstedt, juste à côté d’une route de campagne qui se termine en cul-de-sac à quelques mètres de là.

L’église dont je parle trône au sommet d’une colline et pourtant, trompé par son mimétisme, l’œil a du mal à la distinguer dans la verdure environnante. Trop vert, le toit ; trop transparents, les murs. Pas de clocher ni de tour mais une cloche surmontée d’un petit chapeau en bois juste au niveau de l’entrée. Une corde pend à la verticale en attendant un prochain baptême, un mariage ou une messe. Un rendez-vous avec Dieu en toute simplicité et surtout en pleine nature.


Pas de porte d’entrée non plus d’ailleurs. Quelques bancs par contre, et un autel, une croix, une chaire. Un vitrail surtout ! Un motif parfait pour ce lieu de culte singulier. Sous un arbre qui lui offre sa couronne de feuilles, François d’Assise*, blanc, pur, confiant, se tient là, à côté d’un loup, translucide lui aussi. Quelques colombes volent autour d’eux en signe d’harmonie. Un peu plus haut, suivant la forme en ogive de la fenêtre, il y a une inscription gravée sur le verre : « O seigneur, fais de moi un instrument de ta Paix. » Le mot paix — « Frieden » en allemand — se trouve juste au centre de la fenêtre transparente, en caractères gras.



François, le « Saint aux oiseaux », le patron des animaux et de la nature est entouré des éléments qu’il protège, mais pas seulement sur le vitrail. La nature est partout autour de lui car en matière d’architecture, la « Baumkirche » est minimaliste. Pas de façade ni de charpente à proprement parler. Les chênes et les haies servent de murs et de piliers, les feuilles de chapiteaux, les branches de voûte. Evidemment, pour rester dans cette logique écologiste, les meubles sont tous en bois aussi. Une fois dans la nef, on comprend mieux le nom de cet édifice très aéré : « Baum » signifie arbre, « Kirche » église. Il s’agit en fait d’une construction entièrement végétale.



Ceux qui l’ont construite se sont inspirés des proportions de l’église de Rendsburg qui se trouve à quelques kilomètres à l’ouest. Ils ont réduit les dimensions à l’échelle 1:4 avant de planter les 30 arbres et toutes les haies qui évoquent des murs.

Ce petit coin de verdure sanctifié — pour le coup, je n’ose pas dire zen — est une jolie visite quand il fait beau et qu’on est dans le coin. Elle peut d’ailleurs être accompagnée d’une promenade dans la nature. En effet, cette église fait partie d’un complexe plus important, le Kolonistenhof, et se trouve aux portes de ce qu’on appelle les Hüttener Berge.

Le Kolonistenhof

En 1760, de nombreuses terres incultes recouvraient le centre du Jutland. Trop de tourbe et de lande pour y faire pousser du blé ou des légumes. Pas de pâturages non plus. Un véritable désert presque inhabité dans le duché de Schleswig. C’est alors que Frédéric V, le Roi du Danemark de l’époque, décida de lancer une campagne en invitant la population germanique à peupler ses contrées délaissées. Il s’agissait de transformer les tourbières et les landes en surfaces agricoles mais aussi d’augmenter le nombre de contribuables.

En premier lieu, il fit de la publicité dans les régions du Sud — dans le Bade-Wurtemberg, la Hesse et le Palatinat qui étaient bien plus touchés par la Guerre de Sept Ans — ainsi que dans le Brandebourg et les régions orientales de la Prusse. Pour attirer le client, il promettait aux colons une habitation, des terres et du bétail. Des outils et des subventions aussi.

Des milliers d’intéressés affluèrent dans les quatre ans qui suivirent, cependant c’était sans compter que les terres ne rendaient pratiquement rien et que les conditions de travail étaient très, voire trop pénibles. Une première déception à l’arrivée : les maisons promises n’avaient pas encore été construites. Il leur fallut donc s’enterrer dans des petites cabanes souterraines sans confort. A nos yeux, les huttes ne manquent pas de romantisme. Avec leur toit de chaume, elles ressemblent un peu à une maison de Hobbit, mais ce n’est certainement pas ce que les colons pensaient trouver en quittant leurs forêts natales.


Les premières maisons d’accueil étaient à moitié souterraines. Ici, une chaumière restaurée.

Un second problème : le sol était non seulement tourbeux et pauvre en sels minéraux mais en plus, il s’avéra très dur à travailler. Les engrais n’existaient pas à l’époque si bien que seules les patates avaient une chance. Par contre, les céréales pourrissaient sur place ou ne poussaient pas correctement pour nourrir tout ce monde. Le bétail quant à lui, crevait de faim puisqu’il n’y avait pas assez de pâturages au milieu de toutes ces landes. Qui dit « pas d’herbe », dit « pas de fourrage » pour l’hiver. Et encore, si les colons avaient été accueillis à bras ouverts… Mais non, la plupart des autochtones ne voyaient pas les nouveaux venus d’un bon œil. En conclusion, il s’agissait plutôt d’un cauchemar que d’un rêve.

Beaucoup de colons finirent par abandonner leurs nouvelles fermes et poursuivirent leur roadtrip vers le bassin de la Volga, les rives de la Mer Noire ou les alentours de Saint-Pétersbourg. Au total, sur les quatre mille pionniers qui jouèrent aux Colons de Catane pendant quelques années, seuls six cents eurent le courage de rester. La réforme agraire s’avéra être un échec.

Trois étapes dans la vie des colons : un premier voyage vers le Royaume du Danemark | la famine | un second voyage vers la Russie (montage de photos, sculptures exposées dans le parc du Kolonistenhof)

Aujourd’hui, le « Kolonistenhof » qui se trouve en face de l’église est ce qui reste d’une des dernières colonies créées dans le Nord (à Neu Duvenstedt, il y avait 15 fermes à l’origine). Evidemment, vous n’y trouverez plus de colons. L’espace de découverte, une ancienne ferme qui compte encore 14 hectares et du bétail, accueille des personnes handicapées qui y travaillent au quotidien.



Vous pouvez vous y promener librement et profiter du paysage. Ou même y dormir gratuitement si vous êtes à pied ou en vélo et que vous avez une tente avec vous. Le cadre est idyllique ! Il faut l’avouer. Sur place, vous découvrirez un beau fournil, la reconstruction historique d’une habitation et une exposition de sculptures disséminées dans les prés (les moutons adorent se gratter les fesses sur certaines œuvres d’art ce qui prouve que tout le monde n’est pas réceptif à cet art régional). Malheureusement, à cause de la pandémie, le bâtiment qui abrite une exposition sur l’histoire de la région et sur les colons de Duvenstedt est fermé en ce moment. Je ne sais donc pas ce que vaut cette visite.


Pour les amateurs de randonnées

Dans les « Montagnes des Huttes », il y a de nombreuses randonnées à faire. Les panneaux indiquant les circuits sont reconnaissables à une petite souris qui se promène avec son sac à dos. En suivant le numéro 19 qui traverse le Kolonistenhof, vous pourrez partir à la découverte des premiers contreforts des Hüttener Berge. Mais n’exagérons rien. Vous ne manquerez pas d’oxygène. Les plus hauts sommets se trouvent à une altitude de 100 mètres. Néanmoins, ça grimpe bien et le paysage très vert est joliment ondulé. D’ailleurs, sur le circuit, vous passerez devant deux collines boisées qu’on appelle les Montagnes des Nains (les « Zwergenberge »). Selon la légende, un peuple de nains vivrait caché sous ces deux monticules.


Ce qui vous attend sur le 19 : des chemins et des sentiers qui montent et qui descendent dans un paysage de champs et de bocages. Un sol sablonneux dans les montées ou boueux dans les forêts. Dans les prés sauvages, des chevaux et des vaches des Highlands broutent ensemble. Tranquilles. Un petit tour sympa en perspective…

Qui s’intéresse à d’autres randonnées dans le coin, peut lire l’article que j’ai écrit sur les sommets des Hüttener Berge. J’y parle de myrtilles, de Bismarck et de VVT. Le Kolonistenhof et Bismarck peuvent être combinés pour ceux qui aiment marcher.