La lagune de Selk et ses larmes de pierre

La lagune de Selk et ses larmes de pierre

Je me demande :

  • Que ressent une mère lorsqu’elle apprend que son enfant est mort, qu’il a été tué au combat ?
  • Combien de temps se demande-t-elle s’il a souffert beaucoup, longtemps ?
  • A quoi pense-t-elle lorsqu’elle se rend compte qu’elle ne pourra pas se recueillir sur sa tombe ?
  • A-t-elle moins de peine si elle entend qu’il est mort courageux et pour la bonne cause, que son combat a servi à quelque chose ?
  • Et cette douleur d’une maman qui perd son fils, était-elle moindre il y a mille ou deux mille ans lorsqu’on mourait vite, tôt, de tout et de rien ?

Je ne crois pas.

Une mère qui perd son enfant perd une partie de sa vie et pour se consoler, elle a besoin en général de se souvenir ; de s’entourer d’objets qui lui rappellent son fils ; de créer un lien entre le monde des vivants et ce mort aimé, estimé et surtout disparu. Elle ne veut pas l’oublier. Elle veut l’honorer.

C’est dans cette logique que nous avons besoin de pierres tombales, de photos encadrées ou de noms gravés. C’est certainement aussi dans cette logique que furent dressées toutes les pierres qu’on peut trouver à Selk près de la Schlei. Des pierres qui parlent de guerres, de larmes et d’enfants perdus.

Les pierres runiques de Haithabu

Au sud de Schleswig, il y a deux lagunes l’une à côté de l’autre : celle de Haddeby et celle de Selk. En allemand du Nord, on les appelle des Noore.



C’est là que des peuplades scandinaves décidèrent de bâtir une métropole qu’ils appelèrent Heiðabýr, une Big City viking disparue au XIe siècle après avoir été convoitée à tour de rôle par les Danois, les Suédois, les Saxons et les Slaves. D’après les historiens, il s’agissait d’un haut-lieu de rencontres et de commerce international mais aussi de combats.

Qui y va aujourd’hui, trouvera un grand musée viking, des hectares de pâturages verts et un paysage composé de roseaux, de petites forêts claires et d’eau.


Le Haddebyer Noor et le musée de Haithabu avec son village


La pierre de Sigtrygg

Juste au bord de cette eau, une grande pierre de 2,10 mètres en granit gris-jaune se souvient d’un enfant et d’une mère qui, par son geste, les fit sortir tous les deux de l’anonymat du Moyen-Age. Le nom de cette femme était Asfrid et elle était l’épouse d’un roi qui gouvernait ici il y a plus de mille ans. En hommage à son fils mort pendant une bataille, elle laissa une trace — quelques phrases en runes gravées et peintes, dans un dialecte d’origine suédoise.


Traduction du texte contenu sur les deux pierres de Sigtrygg

De cette époque sombre, on ne sait pas grand chose. Les quelques sources écrites parlent de rois suédois et danois qui se sont succédés au gré de batailles certainement sanglantes. Leurs noms, tous nordiques, viennent de différentes dynasties mais il est impossible de savoir avec certitude qui ils étaient et surtout quand ils vécurent. Les chronistes de l’époque eux-mêmes émettent des doutes et se contredisent.

Ce qui est sûr, c’est qu’Astrid Odinkarsdatter survécut à son fils — et probablement à son époux Chnupa. On sait aussi qu’un certain Gorm rendit hommage à ce fils sur une ou deux pierres.

Qui était ce Gorm ? Gorm Le Vieux, né en Normandie, qui s’empara de Haithabu en 945 ? Le successeur de Sigtrygg pour ainsi dire ? Ou s’agissait-il d’un sculpteur portant le même nom ? Qui était Chnupa ? Le roi qui régna sur Haithabu, qui fut battu par les Francs-Saxons de Henri I en 934 et qui dut se faire baptiser par la suite ? Etait-ce le grand Hardi-Knut qui, selon Adam de Brême, venait de la dynastie suédoise d’Olaf ? La même dynastie qui s’éteignit après Sigurd ou Sigtrygg mort éventuellement vers 940 en Normandie après avoir été chassé de son territoire ?


Le monument ne dit pas tout. Laconique mais sacral, il rappelle surtout : « He was here » ou plutôt « They were here ».

Cette pierre que vous verrez si vous vous promenez au bord des lagunes de Haddeby et de Selk et qu’on appelle la grande pierre de Sigtrygg (DR 2) est en fait une reproduction. L’original fut retrouvé en 1797 par terre au même endroit mais brisé en deux et se trouve aujourd’hui dans une pièce du musée de Haithabu à côté d’une autre car il en existe une version miniature : la petite pierre de Sigtrygg (DR 4). Celle-ci fut découverte plus tard, à la fin du XIXe siècle, au château de Gottorf. Elle avait été utilisée comme matériau de construction. Son texte, en ancien danois cette fois-ci, est presque identique.


Entre les deux lagunes, juste après la pierre de Sigtrygg, un pont permet de passer de l’autre côté, vers Fahrdorf. Nous sommes sur le chemin de Compostelle, le E1.


La pierre d’Erik

Dans la région, ce n’est pas la seule marque d’estime pour un guerrier mort au combat. Au lieu-dit de Wedelspang, juste à côté, il y a une troisième pierre : la pierre d’Erik (DR 1). Là aussi, vous aurez affaire à un fac-similé. On peut trouver ça un peu déplacé et pas très respectable mais elle se trouve aujourd’hui sur un parking en bord de route. A la base, la vraie pierre tombale avait été érigée au milieu de plusieurs tumulus.

Il semblerait que ce soit Sven Gabelbart, un roi du Danemark, qui ait fait dresser cette pierre commémorative en l’honneur d’un de ses soldats mort au combat — un sturimatr donc un commandant de bateau nommé Erik.

Le soin avec lequel la pierre tombale, du granit rouge, a été gravée — sur un côté, elle est même écrite en runes liés (des samstavruner) ce qui est très particulier —, ce soin, disais-je, montre l’importance accordée à ce guerrier.


L’écriture est en mode boustrophédon, c’est-à-dire que le texte se lit dans plusieurs sens : de haut en bas, de bas en haut, de droite à gauche et de gauche à droite.


Vous trouverez l’original au musée de Haithabu avec la pierre de Skarthi (DR 3) qui fait office de doublet puisque cette quatrième pierre runique honore Skarthi, un autre guerrier mort pendant la même bataille.

Elles sont donc encore là, dans un espace public, ces pierres qui ont été choisies et utilisées un jour* pour commémorer des guerriers et pleurer des fils, des amis disparus, mais au cours du temps, elles ont été dépourvues de leur signification primaire. Après avoir perdu leur parole pendant presque mille ans et être devenues des objets muets dans un mur ou au départ d’un ponton, elles ont été classifiées : DR1, DR2, DR3 et DR4 ; des pierres lues comme un chapître de l’histoire d’une culture passée ; de précieux reliquats dignes d’être muséifiés ; une écriture d’autrefois, un document historique, un héritage culturel.

Sans vouloir être ésotérique ni mystique, je pense qu’il faudrait commencer à les lire dans un contexte plus holistique car derrière ces traits runiques mystérieux se dessinent aussi un mort et les larmes de parents et d’amis proches. Une histoire intemporelle de perte et de mémoire.

*La relation des hommes avec certaines pierres a commencé bien avant l’ère Viking. Dans le cas de la grande pierre de Sigtrygg, on sait par exemple qu’elle avait déjà servi de support auparavant puisqu’on y a découvert des inscriptions datant de l’âge de Bronze.



L’aigle autrichien

Faisons maintenant un petit saut historique pendant cette promenade élégiaque.

Pas très loin de là, dans la partie élevée de Selk qu’on appelle Oberselk, il y a une colline de 42 mètres de haut. Dans les anciens textes, elle s’appelle Cuningis-Ho ou Kunungshøgh, donc la colline royale ou la colline du roi. Il paraît que des rois vikings s’y sont battus en 872. Selon Saxo Grammaticus, le roi Sigurd (Siwardus) aurait été enterré ici. S’agit-il de notre Sigtrygg ? Aucune idée.

En tout cas, effectivement, on trouve un tumulus au sommet de cette colline : trois cercles de pierres de 27 à 35 mètres de circonférence, bien protégés sous la terre, et un petit panneau pour marquer l’intérêt archéologique du lieu. Et au sommet de cette élévation artificielle trône une autre sorte de pierre depuis 1864. Un grand rectangle en grès entouré de quatre chaînes repose sur un piédestal. L’épitaphe comprend le nom de plusieurs brigades et d’officiers de bataillons. Des faces lisses ressortent un aigle à deux têtes — celui de l’Empereur autrichien Franz Joseph — ainsi qu’un poème en allemand au milieu d’une couronne de lauriers.



Ce n’est ni une mère ni un roi viking qui fit graver cette pierre mais des donateurs privés qui voulaient honorer de la sorte des soldats tombés sur cette colline le 3 février 1864.

Venus dans le grand nord danois afin de participer à la guerre des Duchés, les bataillons du commandant Gondrecourt, comme 66.000 autres soldats prusses et autrichiens, avançaient vers la Schlei. Ils avaient presque atteint leur objectif pour la journée lorsque l’avant-garde fut attaquée à Ober-Selk. On s’attendait plutôt à une bataille pour le lendemain car la plupart des 44.000 soldats danois était postée le long du Danewerk. Gondrecourt remarqua rapidement qu’il était important de s’emparer du Königshügel, donc de la « colline royale » dont je viens de parler, puisqu’elle représentait un point de vue stratégique. Malgré les soldats de l’armée danoise qui, cachés dans les taillis enneigés, ouvrirent le feu pour protéger leurs fortifications, les troupes autrichiennes se frayèrent un chemin vers la colline. A 15 heures, la bataille battait son plein par des températures glaciales (-19 degrés) et au rythme de la Marche de Radetzky. A 16 heures, Gondrecourt et son 18e bataillon hissaient le drapeau de l’Autriche au sommet. Les Danois qui avaient subi des pertes eux aussi, s’étaient repliés, poursuivis par quelques brigades ennemies.

En tout, 36 soldats danois, 16 officiers et 66 soldats autrichiens avaient péri. Leurs corps frigorifiés furent rassemblés puis enterrés, souvent ensemble, dans les environs — parfois même dans les champs et au bord des chemins. Dans les cimetières de la région, les pierres ne portent pas de noms à moins qu’il s’agisse d’officiers. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’on donna des plaques d’identité militaire aux combattants afin de les identifier. Aussi, ces soldats d’autrefois reposent près de Selk, souvent anonymes, mais ils sont décrits comme des « héros courageux » :



Pendant longtemps, la colline resta sans arbres si bien que le monument était visible de loin. Aujourd’hui, la butte et ses flancs sont boisés.



La colline royale, austère et silencieuse, n’a pas perdu sa fonction de recueil. La commune a même pensé en faire un jardin du souvenir, projet qui n’a pas abouti. Néanmoins, qui monte le grand escalier droit pour atteindre l’épitaphe, remarquera qu’on y commémore encore ces victimes de guerre — pour certains qui viennent exprès d’Autriche, de Hongrie ou de Bohème, il s’agit d’un arrière-arrière-grand-père.

Les noms se sont envolés vers leur pays natal il y a belle lurette mais comme on sait :

Verba volant, scripta manent.

Une dernière question : Jusqu’à quand ?

Le parcours

Ma promenade débute soit à partir du musée de Haithabu (pour les grands marcheurs) soit sur le parking de Wedelspang. Nous allons prendre un chemin de pélerinage, le E1 qui va à Compostelle et qui passe à Haithabu.

C’est sur ce parking, au bord de la départementale, que vous rencontrerez d’ailleurs la pierre d’Erik.

En prenant la petite route appelée Wedelspang qui part sur le côté, vous rejoindrez un chemin creux qui descend vers la lagune et ses paysages humides. Un peu avant le pont qui traverse le Selker Noor, vous tomberez sur la grande pierre de Sigtrygg.


Voici l’endroit où les deux lagunes se rejoignent.


De l’autre côté de la lagune, vous pourrez marcher vers le sud en empruntant l’escalier de droite qui mène en haut de la falaise de Fahrdorf. Marchez en direction de Selk. Le chemin se faufile entre les arbres. De ces hauteurs, vous pourrez entrevoir les lagunes de Selk et de Haddeby.



Le sentier fait d’escaliers et de platelages longe les rives marécageuses de la lagune et descend jusqu’à la plage de Selk.



En contournant la lagune (la promenade qui longe la route est moins romantique qu’avant mais le paysage reste joli et ouvert), au niveau de Oberselk, vous arriverez au pied d’une colline boisée appelée Königshügel et de son monument. Du haut de l’escalier, vous aurez une belle vue sur le sud de la lagune ainsi que sur une partie du Kograben, fortification construite par les Danes au début du IXe siècle et utilisée par les brigades danoises en 1864.


Au sud du Selker Noor, le Kograben fait partie du paysage bucolique de Selk.

En reprenant la départementale, vous rejoindrez le point de départ.

Voici le même parcours sur komoot (mais dans le sens contraire).

Sources intéressantes

  • Un des mes articles sur le musée de Haithabu 🙂 et les articles wikipedia sur les pierres runiques de la région de Haithabu ainsi que sur la bataille de Selk
  • Johannes Dose : Des Kreuzes Kampf ums Dannevirke (Schwerin, Friedr. Bahn.). II. Gedenkblätter aus der Landesgeschichte.

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