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Le port de Möltenort

Qui décide de passer quelques jours à Kiel et veut profiter de son fjord, a l’embarras du choix car ici, la mer pénètre dans les terres sur presque 17 kilomètres. Multipliez ce chiffre par deux et vous aurez une idée approximative de la distance à parcourir pour connaître les deux rives.

Sincèrement, je suppose que vous n’aurez ni le temps ni l’envie de faire toute cette côte à pied même si c’est un beau projet. Vous préférerez plutôt vous concentrer sur certaines parties plus ciblées.

Sur le « Westufer », c’est-à-dire la rive ouest, vous trouverez les gros ferrys du centre-ville et la Kiellinie, les écluses du canal de Kiel et le port de Holtenau. Ou bien la plage de Falckenstein et le port olympique de Schilksee.

En ce qui concerne l’est, il y a le Germaniahafen au fond du fjord et les villes qui s’égrènent le long de la côte jusqu’à Laboe. Pour découvrir cette partie orientale, pourquoi ne pas prendre le bateau qui fait des zigzags dans la baie et un vélo ? Ils permettent tous les deux de se promener sur le « Fördewanderweg », un sentier de randonnée qui mène jusqu’à l’entrée du fjord.



Ce sentier longe les plages et les petits ports de la « côte du soleil ». Sur la route, il y a la plage de Hasselfelde, les villes de Mönkeberg et de Heikendorf. Et entre les deux, le port de Möltenort que je vous présente ici.

Un havre de lumière

Le port de Möltenort appartient aujourd’hui à la commune de Heikendorf. Il n’est pas le plus grand dans la baie de Kiel — loin de là — mais il est l’un des plus charmants. C’est certainement pour cette raison qu’avec l’action SOS, ses habitants tiennent à conserver son caractère authentique malgré une rénovation et modernisation nécessaires.

Rien que sa situation lui apporte un petit plus car de son quai, on peut observer le va et vient régulier des cargos et des paquebots qui utilisent le canal de Kiel. Il n’y a d’ailleurs pas d’endroit plus étroit dans le fjord si bien que les ferrys semblent passer tout près du môle.

Juste en face, sur sa langue de sable, le phare de Friedrichsort fait un joli clin d’œil très « Seventies », surtout le soir.


En arrière-plan, le port de Möltenort apparaît sur le côté droit. Juste en face, comme s’il flottait au milieu du chenal, il y a le phare de Falckenstein. Nous sommes au passage le plus étroit du fjord.

Il y a encore mieux. Comme Möltenort est situé dans une anse de la rive est, il profite du soleil et du romantisme de la nuit tombante.



Mais même lorsque le soleil se couche ou se cache, Möltenort séduit par son cachet particulier car il a une star que les autres n’ont pas : le « Læsø Rende », un vieux bateau-phare à la retraite.



Né à Copenhague en 1886, ce vieux combattant des mers qu’on appela tout simplement « Fyrskib No XV » (« bateau-feu n° 15 » pour ainsi dire) débuta sa carrière dans les eaux de la Baltique deux ans plus tard. Fait étrange : ce type de bateaux n’a ni voile ni moteur si bien que pour chaque mission, il fallut le remorquer. Son plus long service, il le rendit dans les eaux du Katégat, au large de l’île de Læsø. 27 ans d’aventures où il se fit percuter à plusieurs reprises et dut fuir devant certains hivers trop rigoureux. Jusqu’en 1965 où il fut remplacé par un phare : le « Læsø Rende Fyr ».



En retraite depuis le milieu des années 1970, il fut racheté à la ville danoise de Haderslev par le club nautique de Heikendorf qui le restaura avec soin pendant trois ans. Aujourd’hui, il reste à quai mais sa lumière se met à briller dès que la nuit tombe. Sa coque en bois de chêne est barbue malgré ses plaques en cuivre. Un véritable biotope sous-marin. Et son plancher témoigne du temps qui passe, sa peinture de l’affection qu’on lui voue — un véritable trésor des mers puisqu’il est le troisième sur la liste des plus vieux bateaux-phares du monde.


Un havre de pêche

En fait, le port de Möltenort a tout ce qui fait le charme des petites marinas de la côte Baltique. Protégé des vagues et du vent par un môle et un quai, il couve ses bateaux comme une petite poule. Dans ce nid, le mikado des mâts et le damier des coques se regroupent autour de plusieurs antiquités, des chalutiers rouillés aux cabines repeintes des dizaines de fois.



L’un d’eux s’appelle « Elke » et qui entre dans le ventre de ce navire, ressortira avec un pain de poisson (à moins d’arriver trop tard) et il sera dépaysé par le décor pittoresque et par les gens qu’il aura rencontrés en bas. Oui, ce restaurant sent la cigarette et le renfermé et en entrant dans ce monde particulier et authentique, on se retrouve comme catapulté au moins trente ans en arrière dans un bar de la côte bretonne — mais quels personnages et quel endroit culte !

Il faut savoir que Möltenort a une longue tradition de pêche — une pêche qui se cantonna longtemps aux côtes jusqu’à temps qu’une vague des réfugiés venant de la Prusse orientale arrive dans le Schleswig-Holstein au lendemain de la seconde guerre mondiale. Parmi ces nouveaux arrivés qui avaient fui devant l’occupation soviétique, certains avaient un avantage. Ils n’étaient pas venus de Pillau à pied mais avec leurs chalutiers et ils avaient même emmené leur attirail de pêche. Ainsi, ils purent contribuer au développement du port de Möltenort en introduisant une sorte de pêche qui n’avait pas été vraiment pratiquée jusqu’alors : la pêche en haute mer. Tant et si bien qu’en 1970, Heikendorf avait une des plus grandes flottes de pêche du Schleswig-Holstein.



Aujourd’hui encore, malgré tous les problèmes et les restrictions que connaît le monde de la pêche, des petites barques remplies de fanions et de nasses accostent au bord des quais et des pontons tandis que les filets sèchent sur la terre ferme, en tas, entre les bidons décolorés et les caisses de poissons vides.


Ce qui rend le port de Möltenort si particulier, c’est que d’un côté, il a 200 places pour les bateaux de plaisance mais qu’il accueille aussi plus d’une centaine de bateaux de pêche. Je ne parle pas de gros bateaux même s’il y en a quelques-uns comme le « Maria » qui est amarré juste à côté du « Elke » et qui part en mer régulièrement. Je parle de petites barques, d’embarcations pour une ou deux personnes. Pour trois peut-être aussi, mais pas vraiment plus. Un port authentique qui ne fait pas de chichis.

Aussi, même s’il n’est pas possible d’acheter de poisson au port le dimanche, il n’est quand même pas rare de voir un ou deux pêcheurs dans leurs bateaux ce jour-là. Ils partent contrôler leurs nasses et leurs filets, même en fin d’après-midi, même à la fin du mois d’octobre.



Un havre de paix

A l’endroit le plus étroit du fjord, Möltenort a aussi deux attractions complètement différentes.

D’un côté, il a une jolie petite plage surveillée où vous pourrez louer un « Strandkorb », ces fameux fauteuils en osier qui permettent de s’installer confortablement devant la mer et de se reposer assis ou presque allongés en regardant passer les voiliers, les navettes, les ferrys et les mouettes.

De l’autre, il a un monument de guerre : un aigle colossal de 4,6 mètres qui déploie ses ailes en tournant la tête vers le large et qui semble vouloir s’envoler à tout moment. Perché sur un pilier de 15 mètres de haut, l’oiseau domine l’esplanade qui commémore tous les soldats allemands ayant péri à bord d’un sous-marin.

Dans la pénombre, seules ses ailes sont éclairées ainsi que la colonne de grès rougeâtre. Un espace créé dans les années 1930 au caractère austère qui exige une retenue mais qui appelle aussi au repos. Il fait penser au grand mémorial de Laboe qui se trouve à quelques kilomètres.



Le pêcheur du fjord

Vous vous souvenez du pêcheur que vous avez vu en haut de mon article ? Il s’agit d’une statue en bronze créée par Adolf Brütt (1855-1939). Le sculpteur qui passa des vacances dans le fjord de Kiel à la fin du XIXe siècle fut témoin d’une situation dramatique qui l’inspira pour son œuvre « Le pêcheur — Sauvée ! »

L’original appartient à la Galerie Nationale de Berlin mais une copie a été placée juste au bord de l’eau en 1991 — à Mönkeberg. Une coulisse parfaite pour retracer l’héroïsme d’un pêcheur qui sauva une jeune femme de la noyade. Lui, fort, les deux pieds par terre, dans son ciré. Elle, livrée à la mer, à demi nue dans sa tunique mouillée. En arrière-plan, un bateau et le fjord. Mieux que le jardin d’une galerie d’art ou devant la haie d’un parc, non ?