Le mémorial de Laboe

Le mémorial de Laboe

Aux portes de Kiel, juste au bord de la plage, il y a un monument presque centenaire : une attraction touristique et un symbole de la Marine qui accueille les touristes de tous les continents et les navires de toutes les mers dès qu’ils entrent dans le fjord. Un Ehrenmal comme on dit en allemand — Mal pour monument, Ehre pour honneur. Une tour aux formes dynamiques entourée d’une grande place ronde et d’arcades. Sa brique rouge et ses formes épurées lui donnent un air à la fois austère et moderniste.

Aujourd’hui, cet endroit est dédié à tous ceux qui ont péri en mer, quelle que soit leur nationalité. En montant sur la butte, vous passerez donc devant tout une série de drapeaux dont le bleu-blanc-rouge de la France et à l’intérieur, certaines plaques et gerbes rédigées en français vous montreront qu’ici, on commémore aussi les soldats de l’Hexagone morts pendant la guerre.


A Laboe, on commémore aussi les soldats français morts au combat.

Qui veut voir ce mémorial de plus près, peut le faire en allant à Laboe qui se trouve à 20 kilomètres au nord-est de Kiel. L’accès est payant mais il permet de monter jusqu’en haut d’une tour d’où vous aurez une vue impressionnante sur le fjord, surtout par beau temps. Vous pourrez également découvrir la « Gedenkhalle », une salle souterraine commémorative.

Informations sur les conditions de visite [2021]

Une flamme vers les cieux

La tour créée dans l’esprit expressionniste s’élance vers le ciel comme une fusée, une flamme ou une rampe, comme la proue immense d’un bateau ou le ponton démesuré d’un sous-marin. Une hyperbole verticale faite de 340.000 briques et pierres carrées.

Entourée d’une grande place ronde de 7000 mètres carré, elle prend son départ sur une butte et s’élève à 85 mètres au-dessus de la mer.


Aux pieds de la tour
La place est recouverte de dalles provenant de la région de la Weser. Un cercle d’arcades en briques entoure la place.

Pas étonnant donc que la vue soit magnifique ! Par temps clair, le regard embrasse presque tout le fjord et à l’est, on peut même distinguer les îles danoises. Dans les terres, l’œil sautille d’une colline à l’autre, s’arrête sur les éoliennes et les petits sommets de la Suisse holsteinienne avant de repartir vers la mer.

Il faut préciser que cette perspective aérienne se mérite. Evidemment, on peut emprunter un des deux ascenseurs pour accéder à la terrasse panoramique mais si vous avez du souffle et de bonnes jambes, montez plutôt par les escaliers. 341 marches avec le masque, c’est un peu hard mais c’est le cœur battant et les mollets raffermis que vous arriverez en haut.

Il paraît que la tour de Laboe doit être rénovée car le vent et la pluie ont endommagé certaines parties. En tout, 4000 briques et un kilomètre de joints doivent être remplacés mais heureusement pour les visiteurs, il n’est pas prévu d’en bloquer l’accès.


De la plage, tout le monde pense au massif d’un sous-marin en regardant la tour de Laboe. Pourtant, l’architecte semble avoir voulu créer une œuvre plus abstraite qu’Il compare à une « flamme » qui s’élance vers les cieux.

La salle commémorative

Sous la place se trouve un espace souterrain commémoratif. Il s’agit de la Gedenkhalle. Sincèrement, on peut trouver cet endroit passéiste, militariste et héroïsant. Il n’en reste que le symbolisme de l’architecture est impressionnant.

Pour y accéder, je vous conseille de traverser la place (à moins que vous préfériez longer les arcades pour admirer les différents effets d’optique car la tour semble se vriller selon la perspective). Vous arriverez alors devant un bâtiment bas qui abrite une exposition à caractère historique. A l’intérieur, un couloir rectiligne qui part vers la droite, donc en direction de la mer et de la tour, conduit directement à une grande pièce circulaire dont l’éclairage et le décor prêtent au recueillement.

En fait, cette Gedenkhalle se trouve juste en dessous de la place qui sert aux rassemblements de la marine lors d’actes de commémoration. Il y a donc un lien direct entre ces deux étages.

Avant de vous rendre sous terre, vous serez invité à vous découvrir et à vous taire en signe de respect. Cette mise-en-scène presque religieuse est de mise car la pièce qui exige de toute façon une retenue est très, très sonore. Dans le couloir blanc, la lumière est tamisée, elle aussi. En marchant, vous passerez devant des couronnes mortuaires dédicacées qui pendent aux murs, faisant des soldats tombés pour la nation des héros.

Alors arrive la salle — 30 mètres de diamètre dont on peut faire le tour en longeant les parois arrondies tout comme on pouvait faire le tour de la place un étage plus haut. Ici aussi, à espaces réguliers, des couronnes et des gerbes de fleurs pleines de rubans pendent aux murs et aux colonnes ou elles ont été déposées par terre, juste à côté du passage. Dans la partie centrale de la pièce, vous verrez une quinzaine de drapeaux hissés vers le centre ainsi que des plaques commémoratives posées sur le sol. Toutes ces décorations mettent en relief l’historique et l’internationalité du lieu.

Au centre de la salle dont le sol est surélevé, c’est comme si le bassin circulaire qui se trouve au milieu recueillait la lumière qui descend d’un puits de lumière. Il s’agit en fait d’un vitrail rond qui surplombe l’autel, couronnant la Gedenkhalle à l’horizontale. Dans la pénombre bleutée de cet espace, la lueur diffuse paraît océane. Une flamme brûle sur une pierre noire, à peine visible. C’est comme si elle se trouvait très loin sous la mer. Dans les profondeurs.

En faisant le tour de la salle, on assiste à un phénomène étrange — devant cette géométrie basée sur le cercle et la répétition des objets, on perd un peu ses repères. Depuis quand marche-t-on ? Où était le couloir exactement ? Malgré les dédicaces individuelles, chaque couronne alourdie et figée par les fleurs et le satin finit par ressembler aux autres. Les drapeaux perdent leurs couleurs dans l’obscurité. Tout contribue à accumuler, à accentuer, à héroïser, à sacraliser.

A mi-chemin, on finit quand même par trouver la seconde partie du couloir. Continuez par là, vous rejoindrez la tour. Vers la lumière, la mer et les cieux. Comme je le disais, très symbolique ! Alors, en remontant, vous lirez sur le mur, en belles lettres majuscules : « Ils sont morts pour nous ». Les murs racontent sous forme de pictogrammes combien de bateaux ont coulé pendant les deux guerres. Partout, des chiffres, des bateaux, des sous-marins. L’addition écrasante de 103.000 soldats allemands morts pendant les guerres.

Une symbolique ambigüe

Le mémorial de Laboe a été construit dans les années 1930. A l’époque, il s’agissait d’honorer les soldats de la marine impériale morts pendant la première guerre mondiale. D’après les historiens, la tour avait également une connotation revancharde puisqu’elle devait annoncer le renouveau de la flotte allemande — une mesure interdite par le Traité de Versailles après 1918.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, lorsque la région fut occupée par les forces britanniques, cette symbolique militariste d’avant-guerre fut remise en question — évidemment. Cependant, malgré l’intention actuelle de faire de Laboe un lieu international de la mémoire collective, l’accent est plutôt mis sur les pertes nationales. C’est du moins ce qu’évoque le nombre d’objets présentés en bas de la tour.

Un point plus gênant et surtout plus ambigu encore à mon goût — Les espaces libres des premiers étages ont été utilisés afin d’expliquer le rôle et les tâches de l’armée allemande en général, de la marine en particulier. Des panneaux sous vitres qui font penser à un stand de recrutement. Une publicité explicite pour la marine actuelle qui reprend d’une certaine manière la tradition polyvalente du monument. Même si le contexte est différent.

Depuis le départ, le mémorial de Laboe a ses critiques et ses fans. Pour Hitler, il était kitsch, pour les pacifistes, il est militariste, pour la Marine, il est certainement devenu trop cher, pour les habitants du fjord, il est un point de repère, pour les descendants, il est une mémoire et pour les touristes, il est un objectif et un panorama.

A vous de voir ce qu’il est pour vous mais un petit conseil quand même : Si vous êtes de passage à Kiel lorsque le monde de la voile se retrouve sur l’eau dans le cadre des régates de la Kieler Woche, surtout, allez-y ! Descendez un peu dans le monde de Hadès par respect et par curiosité avant de monter au sommet de la tour de Laboe. Une fois en haut, profitez de la vue. Admirez les milliers de voiliers, les paquebots et les navires qui peuplent le fjord et la Baltique. Pensez aux amateurs de voile qui se duellent gentiment dans le fjord, pensez aux marins (civils et militaires) du monde et à leur travail. Pensez aux personnes qui ont perdu la vie en mer le siècle dernier ou peut-être aussi à celles qui ont choisi d’être enterrées au large, dans le cimetière marin, tout près du phare rouge que vous voyez sur la droite. Pensez à la guerre, pensez à la paix, pensez à la mort, pensez à la vie.

C’était certainement ce que voulait l’architecte qui a conçu cette tour. Créer un lien entre les éléments et les mondes.



A faire aussi

Si vous voulez en savoir encore plus sur la marine, vous pouvez visiter également un sous-marin qui se trouve aux pieds de la tour et qui est le seul rescapé parmi les U-995.



Evidemment, Laboe a d’autres atouts. Pour compléter votre visite de Laboe, voici deux autres articles sur ce joli petit village de la Probstei. Dans l’un, je parle de son port et de sa plage, dans l’autre de ses kitesurfeurs et de la falaise qui se trouve à l’est de Laboe.

Qui veut aller encore plus loin, trouvera à l’est, sur la Baltique, les plages exotiques de Californie et du Brésil et la côte sauvage de Schmoel. Au sud-est, dans les terres, les villes de Plön et de Preetz ainsi que leurs lacs valent aussi une visite, même en hiver.