Les dunes sans mer de la Sorge

Les dunes sans mer de la Sorge

Imagine une plaine désertique, une toundra au-dessus de laquelle les nuages passent en coup de vent — un accéléré des saisons, le résumé rapide de plusieurs milliers d’années. Au milieu des cailloux, des lichens et des touffes d’herbes, des arbres et des arbustes nanifiés ont réussi à se frayer un chemin vertical.

Leur corps dru se plie aux aléas d’un climat boréal dans un paysage subarctique. Il fait froid et sec mais les conditions sont parfaites pour les troupeaux de rennes et les derniers mammouths qui migrent vers les steppes nordiques à la recherche de nouveaux pâturages. Derrière eux, quelques groupes de chasseurs suivent leurs traces. La Terre se réchauffe.



Imagine un grand inlandsis — une calotte glaciaire.

Après avoir recouvert les contrées du Nord pendant longtemps, cette langue s’étire et se traîne vers le sud, roulant et charriant les sédiments qu’elle a rencontrés au passage. Une fonte au ralenti, la lente poussée d’un agglomérat de sable, d’argile et de pierres.

Sous le soleil encore frais, il fond, ce glacier, et répand ses eaux vers un bassin qui s’étend jusqu’au Doggerland, une terre située entre les côtes danoises et britanniques actuelles — une terre qui a disparu il y a 8000 ans, recouverte par la Mer du Nord.


Imagine aussi que dans ce paléopaysage, des dunes de sable se sont formées dans les terres car en cours de route, la calotte glaciaire dont il est question a remodelé les rivières et les vallées, les plaines et les collines du nord de l’Allemagne.

Au gré des vents, les collines de sable se sont transformées en dunes. Un sable fin saltimbanque. Fugitif et voltigeur.



Et maintenant, imagine que 15.000 ans plus tard, les dunes dont je parle font partie d’une vallée qui suit le cours d’une rivière. C’est la Sorge qui coule là, en plein milieu du Schleswig-Holstein, à quelques kilomètres au nord de Rendsburg et du célèbre Canal de Kiel.



Entre temps, sous l’effet d’un réchauffement de la planète, la végétation a dû s’adapter aux nouvelles conditions. Des forêts s’y sont formées, fixant ce sable voyageur entre leurs racines.

Puis, comme un peu partout en Europe après l’invention de l’agriculture et du pastoralisme, les hommes ont laissé leur empreinte dans ce paysage — une première fois pendant l’ère de Bronze, puis au Moyen-Age où les surfaces sablonneuses connurent plusieurs vagues de déforestation, enfin plus récemment où elles furent reboisées dans le cadre d’une économie forestière.

Une culture de pins droits comme des crayons.

Mono comme monoculture.
Mono comme monotone.
Mono jusqu’à ce que cet endroit soit déclaré zone protégée.



Les dunes intérieures de Sorgwohld

Aujourd’hui, le sol cristallin des dunes intérieures de la Sorge accueille un paysage de bruyères et de lichens (on en dénombre 122 espèces) et si la plupart des dunes est recouverte d’une flore compacte et d’une pelouse ouverte, sur le chemin qui traverse et contourne les Sorgwohlder Binnendünen, les pieds s’enfoncent dans un sable clair, doux et fin.



Un avant-goût de plage sans mer. Une zone de 32 hectares qui prépare ses bourgeons de callune et ses billes de camarine noire ou de myrtilles avant de se transformer en tapis violacé au mois d’août.


Une steppe rase et xérophile qui s’étend entre les touffes d’oyats que les Danois ont plantées dans les années 1820 afin de fixer le sable redevenu trop mobile.

Une flore où les perdrix viennent se reproduire dans des cacabements à répétition.

Un habitat idéal pour certains insectes rares tels que le minotaure et l’ammophile des sables ou pour les arachnées dont une nouvelle locataire, l’araignée Linyphiidae, tisse ses toiles en forme de baldaquin entre les bruyères depuis quelques années. Evidemment, on y trouve aussi toutes sortes de reptiles adaptés aux paysages de lande…



La rivière de la Sorge

Dans cette vallée verte, les lacets et les rubans de la Sorge coulent d’est en ouest sur une quarantaine de kilomètres. Le nom de la rivière le sous-entend : l’eau qui passe à Sorgwohld est un peu sombre. En effet, « Sorge » semble vouloir dire « boueux » en bas-allemand et non pas, comme on pourrait l’entendre, « chagrin ». En tout cas, la lamproie de rivière y a trouvé son coin de paradis. C’est d’ailleurs une des raisons qui valurent à la réserve le titre de NATURA 2000.

Son eau sombre donc prend son départ dans le lac de Bistensee et va se jeter dans l’Eider pour former un paysage fluvial particulier qui s’étend à l’ouest du Schleswig-Holstein : la Flusslandschaft Treene-Eider-Sorge. Ces trois rivières, la Treene, l’Eider et la Sorge, se rejoignent dans une plaine et créent ainsi un triangle, arrosant de nombreuses surfaces aussi plates que verdoyantes.


La rivière de la Sorge, encore menue, traverse le village de Sorgwohld.

Les dunes de Sorgwohld suivent le cours de la rivière sur quatre kilomètres et restent toujours proches de l’eau même si la rivière se cache dans les bancs de joncs et les bosquets.



La vallée quant à elle, riche en herbes et en feuillus humides, est peu vallonnée. Dans les prés, on trouve des troupeaux de bovins tandis que les surfaces de lande sont gérées par des chèvres et des moutons.



Alors, maintenant, imagine que tu es en plein milieu des dunes et qu’il fait chaud. Que les bruyères ne demandent plus qu’à fleurir. Leurs petits balais sont déjà tout rosés. C’est la couleur qui domine dans le paysage de Sorgwohld.

Plus au sud, dans la Basse-Saxe, il y a des étendues immenses de lande. Un rose à faire tourner la tête. Avec des moutons laineux et des pins tordus. Une mecque pour beaucoup de touristes qui s’y rendent rien que pour voir cette nature en plein spectacle.

Mais pour nous, c’est loin et le ciel est bleu ici aussi. Quelques petits nuages innocents et légers comme une plume passent au ralenti. Sur un banc à quelques pas d’un petit chêne, tu as enlevé tes chaussures juste histoire de sentir le sable fin s’égrener sous tes pieds. Il fait chaud. Août 2021 — une fin de mois en contraste avec son début. Finie la pluie, finie la fraîcheur. Au contraire, il fait bon, sec, clair.

Et au moment où Septembre va prendre le relais,
une fois de plus,
les dunes de sable disparaissent
sous un tapis de fleurs,
dans un rose infiniment rose —
un monde de clochettes
sous un océan bleu ciel.
Un rêve.

Je regarde la météo… J’espère… J’attends…



Les tourbières de Alt Duvenstedt

Qui veut découvrir un autre paysage typique de la vallée de la Sorge, devrait aller un tout petit peu plus loin — à Owschlag ou à Alt Duvenstedt par exemple. En effet, la rivière est entourée non seulement de dunes de sable, mais aussi de zones de tourbe. A Alt Duvenstedt, les traces d’une exploitation passée sont d’ailleurs encore bien visibles. En se promenant dans ses tourbières, on passe devant des bassins rectangulaires creusés le long d’un chemin qui file dans les herbes hautes.


Quelques informations pratiques

Sorgwohld et son paysage dunaire — La réserve naturelle appelée « Sorgwohlder Binnendünen » est protégée par la loi depuis 1936. Vous n’y trouverez pas beaucoup de sentiers et le site n’est pas immense mais vous aurez quand même la possibilité de choisir entre deux circuits (un court et un long) qui vous feront découvrir le paysage environnant de la Sorge.

Le parcours — Au village de Sorgwohld, garez-vous sur le parking gratuit qui se trouve à côté de la bergerie. Pour entrer dans la réserve naturelle, dirigez-vous vers la gauche et traversez la route afin d’emprunter le petit chemin qui longe les dernières habitations. Quitter la « grande » route rapidement permet de s’imprégner du lieu plus facilement. D’une part, on marche plus près de la Sorge qu’on entrevoit parfois sur la droite entre les bosquets. De l’autre, le paysage est plus varié et le sentier moins rectiligne. Dans la réserve, un tableau d’orientation vous aidera à choisir votre chemin lorsque vous arriverez à un croisement. N’hésitez pas à bifurquer sur la gauche, ce petit sentier est très romantique.

Informations sur les dunes de Sorgwohld (en allemand, source : www.umweltdaten.landsh.de)