Eutin ou Les Jardins du grand-duc

Eutin ou Les Jardins du grand-duc

En allant me promener à Eutin, je me suis dit que « Les Jardins du Roi » auraient vraiment besoin d’une nouvelle version. Je vous invite donc à téléporter deux stars du cinéma dans un des plus grands jardins anglais du Nord de l’Allemagne. Pour ceux qui aiment combiner ville, nature et culture, le Schlossgarten d’Eutin dont il est question est parfait car il se trouve au bord d’un lac, dans une ville charmante et au pied d’un château qui sert de musée aujourd’hui.

Vous vous souvenez peut-être de la scène (qui manque d’historicité mais bon, est-ce vraiment un film historique ?) dans laquelle Sabine de Barra, la belle et jeune artiste paysagiste, rencontre Louis XIV dans le jardin potager de Versailles. Ne s’attendant pas à le voir dans cet endroit bucolique (et sans perruque du reste), elle croit parler à un de ses collègues : Jean-Baptiste de la Quintinie. Une scène ravissante dont le décor est plutôt british avec ses roses, ses murs tressés et la géométrie très brouillon des plate-bandes… On se croirait un siècle plus tard et dans un cottage anglais.

Dans mon film à moi, Kate Winslet et Alan Rickman discutent dans le jardin d’Eutin et pas dans le Potager du Roi. Ils sont assis tous les deux sur un banc vermeille, entourés de poiriers grimpants qui mûrissent au soleil. Juste à côté du mur en briques qui sépare les carrés de légumes de l’orangerie, le parfum des roses se mêle aux essences des herbes. Les abeilles butinent dans un léger bourdonnement collectif. Un jardinier ratisse au loin, caché sous son chapeau de paille.

Ils parlent de sinuosités naturelles et de spiritualité, de la création divine et de la philosophie des jardins anglais. Je leur ai fait faire un bond de cent ans — nous sommes en 1786. Les symétries s’évaporent avec les douces chaleurs de printemps et Kate alias Sabine est chargée de transformer le jardin baroque du grand-duc car Peter Friedrich Ludwig de Schleswig-Holstein-Gottorf désire un parc à l’anglaise comme ceux qu’il a vus en Angleterre et en Ecosse pendant son Grand Tour de 1775 à 1777. Pour rester dans le style ‘eau de rose’ de l’original « A Little Chaos », notre belle protagoniste va tomber amoureuse aussi. Matthias Schoenaert, ingénieur et jeune franc-maçon de la « Pomme dorée », doit la seconder. De cette rencontre des cœurs, délicieux mélange de sensualité féminine et de spiritualité maçonnique, naît le Schlossgarten qui existe encore à Eutin. Dans mon film à moi du moins.

En réalité, le jardin à l’anglaise du château d’Eutin est le fruit d’un travail de réaménagement paysager qui débuta vers 1786.

Le jardin existait déjà depuis le Moyen-Age et avait été modifié à plusieurs reprises. Or, à la fin du Siècle des Lumières, sa structure baroque ne convenait plus à la pensée de l’époque si bien que le prince d’Eutin décida de l’adapter à sa vision d’une nature moins domestiquée.

Ce projet reprenait les grandes théories modernes dont celles de Hirschfeld, mais il se référait aussi aux trois degrés de la Franc-maçonnerie. Ainsi, en parcourant le parc du château, le promeneur devait vivre un cheminement progressif et cohérent, une élévation spirituelle. En voici le « Circuit ». Suivez-moi.

Le Temple de l’Amour et l’Allée des Tilleuls

En partant de la cour du château, vous êtes à quelques pas du Temple de l’Amour, le Liebestempel qui se trouve juste au bord de l’eau.

A l’époque, une porte permettait de sortir du château par la façade est. Une fois arrivé au lac, il fallait traverser l’eau par le biais de sept marches afin d’accéder au pavillon hexagonal. Aujourd’hui, le petit îlot artificiel a été rattaché à la rive.

Situé à l’endroit le plus bas du jardin, ce temple assez rudimentaire (ce qui est voulu) symbolisait l’initiation et était le point de départ d’un apprentissage personnel et spirituel. L’hexagramme composé d’un triangle transcendental et d’un triangle profane représentait une loge.

Le paysagiste de l’époque utilisa une allée déjà existante pour créer une allée de tilleuls en 1788. Symbole de la jeunesse, elle conduit encore aujourd’hui à la déesse du printemps. En tout, 335 mètres, 110 tilleuls et trente carrés (le nombre de jours pour un mois) encadrent ce chemin, le château étant à droite, le lac sur la gauche.

Flore, la déesse du Printemps

En parcourant cette grande allée, vous avancez donc en direction de la statue de Flore. A chaque pas, vous vous en approchez, mais jamais vous ne l’atteindrez puisqu’un petit canal vous en sépare. Ce paradoxe est évidemment voulu lui aussi. Elle qui ressemble à la Flora trouvée dans la villa d’Hadrien reste gracieuse et divinement hors de portée.

A la fin de l’allée, il y a deux chemins. Vous tournerez sur votre gauche pour emprunter le sentier philosophique ou philosophischer Gang qui conduit aux paysages plus champêtres du parc, la Ländliche Gegend et le jardin potager.

Le jardin potager

Le potager s’étend sur plusieurs hectares et est entouré d’un mur en brique ainsi que de plusieurs bâtiments dont une orangerie. Cet endroit cultivé aujourd’hui par une soixantaine de personnes représente le labeur de la vie ainsi que le « Diesseits » matériel (la vie sur terre).

Le Temple du Soleil

La partie la plus élevée du parc a été utilisée pour représenter le perfectionnement et l’accomplissement personnel et spirituel.

C’est Peter Richter qui construisit le Monopteros entre 1793 et 1797. Il repose sur huit colonnes doriques, la frise de August Friedrich Moser représentant des coupes rituelles ainsi que des crânes de taureaux. Sa forme épurée et les reliefs de sa frise symbolisent les efforts, les aléas, les sacrifices et le renoncement vécus au cours de la vie. Qui s’y prépare, atteindra un perfectionnement cognitif et affectif.

Le Monopteros dont le sol en pierre est composé d’un soleil (d’où l’appellation Temple du Soleil) trône en quelque sorte sur la colline et est l’aboutissement du cheminement humain après un apprentissage et son accomplissement.

La Grande Cascade

En descendant du Temple du Soleil et en regagnant le château, vous rencontrerez la grande cascade de 1790, le großer Wasserfall. Dans un décor de tuf et de fougères, à l’ombre des grands arbres, l’eau d’un petit ruisseau surgit des rochers avant de se jeter sur une pierre qui la reçoit en contrebas, formant un petit bassin qui se transforme un peu plus loin en un cours d’eau. Ce dernier, apaisé, continue alors sa route entre les herbes et vers le château.

Une belle balade donc qui permet de voir le plus grand jardin à l’anglaise du grand Nord et qui initie à la pensée franc-maçonne. La fraîcheur de l’eau, l’harmonie entre ombre et lumière ainsi que le cadre spirituel sont aussi énergisants qu’apaisants. Des arbres classés et des points de vue romantiques. A faire !

L’eau et la ville

Au bord du château et de son jardin, vous trouverez le lac qui offre des panoramas divers et une ville charmante. Poursuivez vers le nord et vous pourrez visiter un très beau parc plus moderne.

Qui veut partir à la découverte de la « Ville des Roses », peut se promener aussi dans les ruelles du centre-ville.

Entre la ville, le château et les environs, il y a vraiment de quoi passer quelques journées somptueuses. Ici, un petit lien vers mon article sur le château d’Eutin.