Eutin et les grâces du printemps

Eutin et les grâces du printemps

Il y a un an et demi, j’ai parlé des Princesses d’Eutin. A l’époque, nous sommes partis à la découverte d’un château baroque et de son histoire. Cette fois-ci, retournons dans la Suisse du Holstein à la recherche du printemps et des grâces d’Eutin.


Aujourd’hui, elle pourrait être assise sur le gazon. Entourée d’une mer de pissenlits, elle serait là, dans sa robe de printemps. Ses doigts de pieds nus caresseraient le grand tapis qui l’entoure et elle penserait à son chéri en épluchant une pâquerette.

Son portable serait posé à côté d’elle et le temps de compter fleurette, tous les messages pleins de rendez-vous et les dernières news glisseraient sous son nuage vert et jaune avant même qu’elle s’en aperçoive. Elle rêverait de lui, une fleur dans les cheveux et un tatouage végétal sur l’épaule. Zef, mon doux, mon tendre, mon babe, je t’aime – – –

un peu ... beaucoup ... passionnément ... à la folie ... par dessus tout ...


Et elle en oublierait presque l’éclipse des nuages, le retour du soleil de mai, le cui-cui des oiseaux et les promeneurs des beaux jours car Flore, dans le printemps de sa vie, serait éprise de Zef. Zéphyr, son amant.



Mais Flore n’est pas assise sur le gazon, elle est debout et personne ne sait si elle pense vraiment à Zéphyr, vent d’ouest et ravisseur. Elle a certainement autre chose à faire car elle est la déesse du printemps — elle doit réveiller les bourgeons, faire éclore les fleurs et gonfler les épis.

Debout sur son pied d’estale, elle a les mains pleines. De tulipes et de myosotis peut-être. Comme sa cousine, la Flora Capitolina qui fait partie des merveilles du monde antique. Une des plus belles statues de Rome selon Winckelmann, l’amoureux du « beau antique » qui la définit comme telle lorsqu’il fit le tour de l’art gréco-latin au XVIIIe siècle.

C’était il y a longtemps mais les anciens chefs-d’œuvre plaisent encore et c’est ce qui a permis à Flora de garder sa place dans le jardin d’Eutin.



Blanche comme neige, sa tunique tombe bien droit jusqu’aux chevilles, dévoilant au passage l’élégance de son genou. Entre l’épaule droite et le bras gauche, les plis de sa robe, pudiques, effleurent le galbe de ses seins et jouent avec l’arrondi de ses formes. Son visage légèrement penché vers le bas, blanc lui aussi, est rempli de sérénité et de douceur.

Calme et posée, la déesse du printemps veille sur la nature. Autour d’elle, les ifs jettent de l’ombre sur son dos pendant que les troupeaux de dents-de-lion dressent leurs crinières jaunes vers le soleil.

Flore n’a pas de regard pour les passants mais eux la voient automatiquement lorsqu’ils empruntent la grande allée de tilleuls puisqu’elle en représente le point d’arrivée.



Le Schlossgarten

Nous sommes dans le jardin qui entoure le château d’Eutin, un jardin qui a été baroque avant de devenir anglais au cours du siècle des Lumières.

Lorsque la grande Tsarine, Catherine II, s’y promena en 1739, elle était encore enfant et on dit que c’est ici, chez son oncle, qu’elle rencontra son futur époux. A l’époque, le jardin était d’inspiration française. Les haies étaient topiaires, les pelouses carrées et les arabesques de fleurs disciplinées. Il est d’ailleurs très probable que les petites fleurs qui poussent un peu partout autour des tilleuls de nos jours aient déjà été là. Rares en général, ces bulbes au nom très imagé de Nickender Milchstern (« étoiles de lait hoche-tête ») sont typiques des jardins baroques. A Eutin, elles ont très bien réussi à survivre aux changements paysagers.


Au printemps, des milliers d’ornithogales penchés fleurissent au pied des tilleuls et gambadent un peu partout entre les herbes du Schlossgarten.

A la fin du XVIIIe siècle, le duc Peter Friedrich Ludwig fit refaire son jardin selon les goûts du jour et une symbolique franc-maçonne. La symétrie et l’ordre français cédèrent la place à un savant fouillis de chlorophylle et d’initiation spirituelle.

L’allée dont il est question plus haut, longue et droite, se trouve entre le château et le grand lac d’Eutin. En tout, elle fait 335 mètres. Au sud, Flore réveille le printemps tandis qu’au nord, le « Liebestempel », un petit pavillon hexagonal construit juste au bord de l’eau, attend les amoureux.

Entre les 110 tilleuls qui datent de 1788, on trouve des bancs et des perspectives changeantes — la façade Est du château et son fossé d’un côté, les rives boisées du lac de l’autre.

Le mariage de l’art et de la nature en fait un lieu de poésie :


Quelques infos sur le Schlossgarten Le jardin du château part d’une terrasse ensoleillée au pied du bâtiment principal et s’étend vers le sud sur 14 hectares. Ses chemins sinueux traversent différents paysages, passent par dessus des canaux et contournent des étangs. Entre cette verdure très british, il y a des cascades, un petit temple, un jardin cultivé et son orangerie. Top pour se ressourcer !

Nous ferons le tour du jardin une autre fois. Restons plutôt au bord du Eutiner See.

A quelques pas de Flore, une allée ombragée prend sa source près d’une petite cascade dont l’eau va se perdre dans le lac. Cette « promenade philosophique » créée en 1754 longe la rive à la recherche de fraîcheur végétale et d’une illumination intérieure.



Les vues sur le lac sont exquises et reposantes.



Au milieu du lac, une île entrave la vue. C’est certainement ce qui fait le charme du Großer Eutiner See car il faut parcourir ses rives pour le découvrir dans toute son ampleur.



En route vers le sud et les paysages ruraux qu’on appelle la « Ländliche Gegend », une construction moderne se dessine entre les arbres. Il s’agit d’une tribune et d’une scène qui accueillent les Eutiner Festspiele, un festival d’opéra en plein air qui a lieu tous les étés depuis 1951. Un beau cadre pour s’en mettre plein les oreilles…



De l’autre côté, la berge qui va vers le nord n’appartient plus au jardin du château, on y aperçoit le petit port d’un club de voile ainsi qu’un pont. C’est dans cette direction que nous allons aller. Voir la seconde grâce d’Eutin.



Le Seepark

En quittant le petit pavillon et en longeant la façade Nord du château, on se dirige vers les espaces plus modernes d’Eutin.

Pour commencer, il y a une promenade large et spacieuse faite de grands pavés et de pontons en bois. Elle longe une partie du lac jusqu’aux bains historiques qui datent de 1913 et qui permettent encore aujourd’hui de se baigner dans le lac comme on se baigne dans une piscine. Gratuitement par contre.



Le long de ces berges citadines, des bancs et des fauteuils invitent à s’arrêter un peu partout autour de la baie pour profiter du soleil et de la vue.


C’est ici que commence la promenade qui relie le jardin du château aux bains historiques.
Assis sur le banc d’un des pontons, à deux doigts de l’eau, on peut savourer l’harmonie du site.
Du parc, le château est omniprésent grâce à sa belle tour cuivrée.

A une minute de là, juste au bord de l’eau, commence un parc. Depuis 1934, date à laquelle le Seepark a été créé, les rhododendrons, les fougères et les bouleaux ont eu le temps de bien se développer sur le sol spongieux des anciens prés et depuis qu’Eutin a accueilli la « Landesgartenschau » en 2016, ce parc a encore gagné en convivialité et en charme.

Clair, coloré et lumineux grâce à ses massifs de fleurs et ses grands espaces de jeux et de détente, il a l’avantage d’être à proximité de la ville et du lac.



C’est en plein milieu de cette petite baie au style moderne et urbain que l’on tombe sur la seconde grâce d’Eutin.

Comme les sirènes nordiques de Copenhague et de Plön, elle se trouve sur un petit rocher à quelques mètres de la rive. Contrairement à Flore, elle n’a pas de nom. Elle est assise sur sa pierre, le haut du corps légèrement penché en avant, les pieds nus, le cou tendu et elle regarde.



Elle te regarde toi et elle ne fait rien d’autre depuis 1984. Elle te dévisage car tu passes, tu t’arrêtes, tu la regardes et tu cherches ses yeux qui te regardent. S’il n’y a personne, elle regarde quand même car elle est « La Regardeuse » de Karlheinz Goedtke. Die Schauende.



Elle n’a ni bouquets dans les mains ni couronne dans les cheveux. Les plis de sa robe enlacent son jeune corps filiforme et dévoilent l’harmonie de ses bras et de ses jambes.

Elle ne semble ni penser à un amant ni réfléchir à son activité. Elle n’est pas déesse, elle n’a rien d’allégorique. Le dos courbé, un bras accoudé et ses petits yeux légèrement plissés, elle donne un corps au regard, à la prospection. Ce regard, elle le concrétise. Néanmoins, malgré l’anonymat de sa personne et cette réduction, elle conserve une individualité propre.

Surtout, elle établit une relation car elle use du « face-to-face ». Par son action, elle est proche du regardé.

L’artiste qui l’a inventée, Karlheinz Goedtke (1915-1995), l’a rendue gracieuse. Gracieuse dans sa posture et ses habits, dans sa gestuelle et ses formes. Gracieuse malgré les petites pointes de métal qu’on lui a enfoncées sur la tête pour la protéger des oiseaux, malgré les toiles d’araignées qui collent à son menton et toutes les coulures verdâtres qui défigurent et dissimulent les traits fins de son visage.



Aujourd’hui, elle pourrait être debout sur son granit rose. Pleine de questions, le portable dans la main, elle ne regarderait pas que toi. Ses yeux chercheraient plus loin, derrière toi, autour de toi car fixer la personne qui la regarde ne lui suffirait plus. Pas parce qu’elle en aurait assez de voir et de comprendre. Elle resterait « La Regardeuse ». Mais elle saurait que l’individu ne vient jamais seul. Que l’être humain, son passé, son présent et son avenir l’accompagnent toujours. Aussi, elle voudrait aller au fond des choses. Voir au-delà de l’individuel et du particulier. Regarder avec un grand R.

Aujourd’hui, à la recherche du moi, du toi et du nous, elle serait à l’affût de réponses plus existentielles, moins concrètes.

Peut-être.