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Les Affensteine ou Ida et l’enfer sauvage

C’est parti pour un tour en Saxe.

Je vous emmène cette fois à 30 kilomètres de Dresde : aux « Roches des Singes » qui sont situées sur l’étape n° 4 du Sentier des Peintres et qui permettent de faire une très belle randonnée dans un massif pittoresque.

L’endroit est moins fréquenté que les Schrammsteine, mais le paysage spectaculaire et varié des Affensteine mérite qu’elles figurent dans le Top Five des choses à faire en Suisse saxonne. A vrai dire, je les trouve même plus intéressantes.


Intro

Quand je pense aux Affensteine, tous les rochers, grottes et couloirs se bousculent dans ma tête. Je me souviens du romantisme sauvage de la Suisse saxonne et un conte de fées se crée presque automatiquement. Une histoire lisible à travers les cartes mais qui mériterait d’être écrite. Une histoire qui parle d’une petite fille. Tiens, appelons-la Ida !

Donc, Ida se réfugie dans une grotte après avoir rencontré toute une bande de chouettes transformées par je ne sais quel sorcier. Comme elle a bon cœur, elles les a délivrées d’un mauvais sort et en échange, celles-ci, reconnaissantes, lui indiquent une source magique. Finalement, avant de trouver le bonheur, elle doit passer par un enfer sauvage. Heureusement, il y a une certaine Carola sur un rocher. Une reine peut-être. Qui sait ? Ida et Carola, une belle histoire…

Enfin bref, pour moi, la topographie des « Roches des Singes » est pleine d’aventures.

Histoire de singes

La Suisse saxonne regorge de noms fantaisistes, imagés ou romantiques mais celui des Affensteine est particulièrement étrange car vous vous imaginez bien qu’il n’y a jamais eu de singes ici. Alors, pourquoi avoir appelé ce massif « Roches des Singes » ?

Je ne sais pas de quand date cette appellation. Je suppose qu’elle existait déjà lorsque Adrian Zingg et Anton Graff, deux artistes voyageurs du XVIIIe siècle, donnèrent son nom actuel à la Suisse saxonne. Ils se contentèrent de comparer cette région à leur Jura natal sans faire dans le détail.

Pas de singes par ici..
Pas de singes non plus par là.

Ce qui est sûr, c’est que le Frienstein ou « Freystein » existait déjà en 1479 puisqu’il y avait un repaire de bandits dans ce labyrinthe de pierres. D’après une source historique, un « trou » — la grotte d’Ida peut-être — leur servait de cachot.

Une des explications populaires paraît aussi rocambolesque que le conte de fées que j’ai inventé. D’après une légende (la Saxe en est très friande en général), un jeune noble de Dresde aurait été détenu dans une cavité du Frienstein. De son commerce avec l’orient, il aurait ramené un singe qui lui obéissait au doigt et à l’œil. Or, voulant aider son maître, le serviteur du jeune homme se serait rendu au pied du massif avec le petit animal. Une fois attaché avec une longue corde de chanvre, le singe aurait réussi à grimper jusqu’au prisonnier, lui permettant de redescendre sain et sauf. Merci, le singe ! Merci, le serviteur !


La grotte d’Ida près du Frienstein. En haut, vous voyez les traces d’une ancienne construction : des trous creusés dans la roche afin d’y caler des poutres.

Une autre explication plus convaincante est d’ordre linguistique : « Affensteine » serait une version moderne et erronée du terme « Aufensteine », « Auf » ou « Uf » étant à l’origine un mot en ancien allemand qui désignait le Grand-duc, un oiseau alors répandu dans les forêts de Saxe et qui, rare de nos jours, est strictement protégé. Il s’agissait donc plutôt des « Roches du Grand-duc ».


Bon à savoir

Qui veut faire de l’escalade dans ce massif, devrait se renseigner auparavant car la Saxe a ses règles propres.
Avant toute escalade au printemps ou en été, renseignez-vous aussi sur les parois qui ont été peut-être fermées par les autorités pour cause de reproduction animale. En général, il s’agit de préserver les nids des faucons pèlerins, des grands-ducs ou des cigognes noires qui sont rares et protégés. Ici, vous trouverez des informations actuelles à ce sujet.

L’allée des chouettes

Il n’y a pas que de vrais hiboux dans ce massif. Si vous décidez de partir de la rivière de la Kirnitzsch, vous trouverez un couloir très romantique appelé Eulentilke. Il monte vers le premier étage du massif, la Untere Affensteinpromenade qui fait partie du Sentier des Peintres.



Eulentilke signifie apparemment « Aigrettes de chouettes ». Le nom donné à ce chemin forestier se réfère à la forme des rochers qui bordent la route. C’est aux pierres supérieures qui ressemblent à des touffes de plumes qu’on reconnaît ces chouettes mais pour les voir, il faut de l’imagination. Regardez vous-même :

Ce sentier des chouettes précède l’enfer sauvage dont je parle plus bas. Large et frais grâce aux arbres, le Eulentilke grimpe déjà assez fort. Néanmoins, son ascension est bien plus abordable que le sentier infernal plein de grosses pierres, de troncs d’arbres couchés et de petits ravins qui suit. L’enfer, quoi !


Vers les étages supérieurs des Affensteine.

Le Frienstein

Je vous préviens, dans les Affensteine, ça monte un peu (ou beaucoup d’ailleurs) tout le temps. Il y a les chemins qui montent banalement, il y a les escaliers taillés dans la pierre et façonnés par les pas des randonneurs, il y a les escaliers aux marches en rondins de bois qui longent les parois verticales, il y a les escaliers en fer qui comblent le vide — enfin, vous voyez : tout est prétexte à monter (et à redescendre du coup).



En allant vers le nord-est, vous aurez la possibilité d’aller jusqu’à un rocher qui fait 130 m de haut, le Frienstein, et qui servit de repaire de brigands pendant un temps. Lorsque vous arriverez devant la pointe élancée du Frienstein qui semble vouloir se détacher à tout moment du bloc principal, imaginez-vous Bernd Arnold dans ce décor. C’est tout simplement époustouflant. Dommage que les épicéas en contrebas aient autant souffert de la sécheresse estivale des dernières années. Sinon, quelle jolie vue !


Bernd Arnold

Aujourd’hui septuagénaire, Bernd Arnold (*1947) est le plus célèbre free climber du massif gréseux de l’Elbe. Devenu le Superman de l’escalade libre en RDA et un modèle du genre pour les générations qui suivirent, il a participé activement au développement de son sport par ses prouesses physiques et sa technique de haut niveau. Sur les photos, on peut le voir grimper les pieds nus et braver la verticalité en créant un grand nombre de nouvelles voies toutes plus difficiles les unes que les autres. Un pro. Une légende. Admirable.


Un peu avant les rochers, vous verrez aussi une source, la Friensteinquelle.



La grotte d’Ida

Qui n’a pas trop le vertige, peut pousser jusqu’à la grotte d’Ida (Idagrotte) qui se trouve sur la partie est du massif. Malgré les arbres secs, la vue y est très belle (ou elle y était car en juillet 2022, il y a eu un incendie ici).

Pour accéder à cette grotte, il faut passer par un petit chaos de pierres qui forme comme un tunnel dans la roche du Frienstein. Juste après, le sentier s’interrompt au profit d’une corniche qui épouse la roche et qui débouche sur la grotte et son panorama impressionnant.


Vue de la grotte d’Ida (2021)

Ce qui est surprenant et réconfortant peut-être, c’est qu’en longeant la pierre, on ne remarque pas vraiment le vide sous ses pieds. Sur la première partie, là où la corniche est la plus étroite, il y a des poignées fixées à la roche. En les utilisant, on passe assez bien, surtout si d’autres personnes montrent l’exemple.

Par contre, comme vous le voyez sur la photo de droite, la seconde partie paraît plus aventureuse mais — bizarrement — lorsqu’on s’y trouve, on est plutôt occupé à ne pas glisser sur le sable et en général, on ne se penche pas trop vers le vide. Dans mon cas, c’est en regardant les autres (et en visionnant cette photo de moi) que j’ai eu un peu le vertige…

Il y a encore quelques années, les grimpeurs pouvaient faire usage d’un droit qui leur était réservé, à savoir ce qu’on appelle « boofen ».

Cette tradition qui leur permettait de dormir à la belle étoile pour commencer une ascension dès le matin est interdite actuellement dans cette grotte. La cause : plusieurs accidents mortels et les excès de personnes pas sérieuses. Parfois, une région peut être victime de son succès…



Le Carolafels

Petite avance rapide vers les hauteurs — entre deux, les escaliers s’enchaînent en accéléré…

En arrivant en haut des Affensteine, vous vous retrouverez sur un plateau de grès aux versants escarpés. Les pins nanifiés sont entourés de bruyères. Avec toutes les vues plongeantes, les plateaux tabulaires au loin et les odeurs de pommes de pin, il y a de quoi s’installer et ne plus vouloir redescendre…

Un des plus beaux panoramas se trouve à 453 m d’altitude. Le Carolafels a été nommé ainsi en l’honneur de la dernière reine de Saxe : Carola Wasa-Holstein-Gottorp.


Pour comprendre le paysage

Historiquement parlant, le paysage qui s’offre à vous en Suisse saxonne et bohémienne est un paysage d’érosion. Il y a cent millions d’années, vous auriez eu une mer devant vous : la mer de Téthys. Les massifs que vous voyez ici sont donc ce qui reste du fond de ce paléo-océan. Lorsque l’eau se retira il y a 66 millions d’années, elle fit apparaître tout un ensemble de plaques de grès d’une épaisseur de 1000 mètres.

C’est sous l’effet de l’érosion que se créèrent les arches, par exemple celle de Pravčice (Tchéquie), les plateaux escarpés que l’on trouve des deux côtés de l’Elbe (le Pfaffenstein, la Bastille, la vallée de la Biela, la petite Bastille de Schmilka, les Schrammsteine) et les gorges comme celles de la Kirnitzsch (Allemagne) ou celles d’Edmond (Tchéquie).


L’enfer sauvage

Passons maintenant aux choses sérieuses.

Quand je repense à cette randonnée, je remarque que c’est surtout cette partie qui m’est restée en mémoire. J’ai pris l’enfer sauvage au retour, donc je suis redescendue par ce canyon vers le point de départ. Autant dire que la route est escarpée. Vous vous retrouvez dans ce décor :

Le chemin est très impressionnant. Sur le panneau, vous lirez « schwierig », donc difficile et c’est le moins qu’on puisse dire car le sol est parfois extrêmement pentu — si pentu qu’il faut descendre parfois à l’aide de poignées et de marches en métal.



Il s’agit plus d’escalade que de randonnée. Moi, j’ai adoré mais je donne un petit conseil. Empruntez-le uniquement si vous vous sentez d’attaque. Les conditions météorologiques sont importantes aussi. Dans ce décor de mousse, de pierres et d’ombre, j’imagine par exemple que le sol et la roche peuvent être glissants.

Le circuit

En tout, il y a trois types d’accès vers les Affensteine. On peut partir de la vallée de la Kirnitzsch qu’on peut rejoindre avec un petit train jaune historique si on ne veut pas utiliser de voiture, on peut y accéder par les Schrammsteine qui forment le massif voisin ou on peut commencer la randonnée à Schmilka, le dernier village avant la frontière tchèque.

Voici à quoi ressemble la Kirnitzsch qui coule au nord des Affensteine avant de rejoindre l’Elbe.



Je n’ose pas trop vous proposer de randonnée concrète car il y a trop de sentiers et de niveaux de difficulté différents. Sans carte, vous risquez vraiment d’avoir des problèmes. Donc, préparez-vous auparavant pour ne pas être déçus.

J’ai commencé mon tour en suivant le train qui longe la rivière de la Kirnitzsch et en me garant là où j’ai trouvé de la place car les parkings sont vite pleins. Voici mon circuit en bref :

  1. Flößersteig (j’ai traversé la rivière pieds nus parce qu’il n’y avait pas de pont derrière le parking et j’ai continué de l’autre côté sur le Flößersteig)
  2. Unterer Steinbruchsweg et Nasser Grund
  3. Eulentilke (près de la Hohe Liebe)
  4. Untere Affensteinpromenade
  5. Königsweg
  6. Frienstein
  7. Idagrotte
  8. Friensteinquelle
  9. Carolafels (je suis juste passée à côté car je m’étais déjà arrêtée pour méditer sur ce paysage en marchant sur la obere Affensteinpromenade)
  10. Wilde Hölle (certains font ce canyon dans l’autre sens et même de nuit…)
  11. Eulentilke
  12. Nasser Grund

D’autres bons plans en Saxe et en Tchéquie

Sur la rive gauche:

Sur la rive droite:

Vers Dresde:

En République tchèque: