Victoria 2018 ou les délices du putride

Mai 2018 dans le jardin botanique de Kiel. Depuis quelques heures à peine, il se dégage un bouquet étrangement sensuel de ce jupon rouge. Il s’agit d’une explosion volatile, vibrante et divine. Du moins pour les mouches et coléoptères qui se trouvent dans la serre Victoria lors de la floraison de l’arum titan. Normalement, leur mémoire olfactive ne les trompe jamais. Ils les connaissent bien, ces bouffées de molécules odorantes et ils les adorent. Avec des effluves aussi intenses, la charogne ne peut pas être bien loin. Et pourtant, surprise! Pas de cadavre nulle part. Tout au plus, deux énormes fleurs sorties d’un pot tout aussi monstrueux sur un tapis de victorias.

Tous les médias, eux, le savent et ils clament haut et fort depuis une semaine qu’il faut se joindre le plus rapidement possible à la procession spontanée des pélerins botanistes. Que ce soit à Kiel, à Nantes ou à Brest, quand un phallus de Titan décide qu’il est temps de fleurir, c’est un grand événement pour tout le monde car c’est non seulement rare mais aussi impressionnant et surtout très court. A peine a-t’on le temps de mettre ses basquettes que le spectacle est fini.

Depuis quelques années, à Kiel, ce tubercule titanesque fleurit tous les deux ans ce qui est déjà beaucoup, mais c’est bien la première fois que l’on peut admirer deux fleurs jumelles. Du jamais vu! Alors je me suis dépêchée d’aller voir Chanel n°2 pour photographier la diva de tous les côtés:

Bon à savoir!

Cette plante découverte par Odoardo Beccari à la fin du XIXe siècle ne pousse normalement que dans les forêts tropicales humides de l’île de Sumatra en Indonésie. On pense qu’il existe entre 600 à 800 exemplaires en pleine nature. Donc, à moins de partir en expédition, on ne la rencontrera que dans la serre d’un jardin botanique. Si arum titan il y a, vous pouvez être sûr qu’il est régulièrement pesé, lavé, rempoté, badigeonné, enfin bref bichonné et câliné à qui mieux mieux, dans l’espoir que le tubercule fasse un de ces quatre sa fleur de cadavre.

Et quand la floraison s’annonce, elle est toute aussi phénoménale par sa taille que singulière par son stratagème de reproduction. Comme l’arum titan fait partie des plantes monoïques, il fleurit en deux temps, les fleurs femelles s’ouvrant en premier, les fleurs mâles par la suite pour éviter toute auto-fécondation. En 72 heures, tout est fait. C’est le soir, pendant sa période femelle, que l’arum se sert de sa grande spathe rouge comme la chair, de son odeur pestilentielle de viande pourrie et de son immense spadice dont la température grimpe jusqu’à 40 degrés pour attirer les insectes nocturnes pollinisateurs. A dix kilomètres à la ronde et en pleine jungle, la plus grande fleur du monde se fait bien remarquer. Par la suite, lorsque les fleurs mâles arrivent, l’odeur disparait. C’est alors que dans les jardins botaniques, afin d’observer les organes femelles qui se trouvent à la base du spadice et de procéder à « l’insémination artificielle », une ouverture rectangulaire est créée. A travers une petite fenêtre quelque peu voyeuriste, on aperçoit alors les petites baies qui rougiront par la suite. Son travail accompli, le spadice s’effondre, la fleur fâne laissant la place à un arbre. Le spectacle est terminé. Jusqu’à 2020 peut-être!

Quelques impressions du jardin botanique de Kiel

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