Un air de Bohême

Au temps où les frontières se voulaient nomades et guerrières, où elles étaient avides de nouveaux territoires, on maria deux enfants au fin fond de l’Europe. Sidonie venait d’avoir dix ans et Albert en avait à peine six de plus. Par leur union, un contrat signé quelques mois auparavant devenait valable, délimitant exactement le Royaume de Bohême et le Duché de Saxe. C’est ainsi que naquit une des plus anciennes frontières d’Europe car 540 ans plus tard, ses bornes n’ont toujours pas bougé d’un pouce. Une partie de cette frontière passe au milieu des gorges de la Kirnitzsch et c’est ici que je vous emmène, à une bonne heure de Dresde et à deux heures et demies au nord de Prague.

Kirnitzschklamm! Ce nom aux consonantes slaves est d’un romantisme brutal, tout comme son paysage qui se savoure pas à pas. Cette frontière ne ressemble pas à celles qu’on rencontre d’ordinaire sur les autoroutes. Elle est à la fois discrète, inattendue et spectaculaire. Comme un ermite, elle a décidé de se terrer au milieu des grandes forêts de la Suisse saxonne et de sa voisine bohémienne et de suivre le cours d’une rivière qui prend sa source en République Tchèque pour aller se jeter 45 kilomètres plus loin dans le fleuve de l’Elbe, en Allemagne. A la fois solide, liquide et escarpée, ce bout de frontière est immobile de silence, fraîchement aquatique et d’une verdure ténébreuse. Ses chaos de pierres à moitié cachés par les arbres la rendent presque impénétrable et ses panoramas sont hautement mélancoliques. Du coup, quelle bonne idée d’aller humer l’air de Bohême qui s’en dégage!

Les sentiers de randonnée

La région frontalière au sud de Dresde a l’avantage de proposer un très grand nombre de sentiers de randonnée. D’ailleurs, plus on s’approche de la frontière, donc de la Kirnitzsch, plus on est proche du coeur du parc national, de la « Kernzone » comme on l’appelle en allemand. Cela veut dire qu’on ne peut se promener que sur les sentiers indiqués. Pas le droit non plus de cueillir des myrtilles, de faire du feu ou de dormir à la belle étoile.

Côté pratique

A moins de partir du village de Hinterhermsdorf, vous pouvez vous garer sur le grand parking payant appelé Buchenparkhalle (3€ pour la journée entière).

Partir sans préparation est certainement possible si on prend une photo du panneau central avant de partir en randonnée, si on lit attentivement les panneaux verts et qu’on sait bien repérer les sigles de sa randonnée. Cependant, armé d’une bonne carte topographique détaillée, vous éviterez de vous perdre ou de faire des kilomètres en trop. Sachez qu’à certains endroits, Internet ne vous aidera pas puisque vous n’aurez pas de connexion et qu’on peut vite se perdre ici. Nous avions des cartes, une description du parcours et pourtant, nous avons fini par modifier notre randonnée…un peu perdus dans la nature…ce qui n’est pas toujours un inconvénient mais bon…

Au fait, attention! Les panneaux indiquent le temps de marche et pas le kilométrage. Les durées sont larges à moins de regarder chaque bestiole et chaque champignon. Pour la petite histoire, tous ces panneaux qui nous paraissent naturels et nous dépannent en cas de besoin n’ont pas plu à tout le monde lorsqu’ils firent leur apparition au début du XXe siècle. Ils faisaient de l’ombre aux guides locaux qui étaient bien contents de promener les randonneurs moyennant finance.

Vous ne voulez pas rencontrer trop de monde? Alors, je vous conseille de quitter rapidement les grands chemins forestiers et de privilégier les petits sentiers. En bifurquant vers le Königsplatz par exemple, vous serez vite assez seuls et en 25 minutes, vous profiterez d’une vue panoramique de 220°.

D’abord, vous passerez dans des forêts de hêtres et de pins. En automne, vous aurez le plaisir des couleurs.

Sur les plateaux plus ensoleillés, le sol est couvert de myrtilles et de bruyères. Ça et là, des petits chaos de pierre contribuent à l’aspect mythique de la forêt.

De temps en temps, entre les arbres, on aperçoit déjà les environs:

La Grünstellige ou Grünstelle

Un petit détour d’une minute (indiqué par un panneau) vous mène vers un premier panorama: la Grünstellige. Ici, la vue s’étend vers l’est de la région. De quoi s’asseoir et admirer!

Le Königsplatz

300 mètres plus loin, vous êtes à 436 m d’altitude. Le Königsplatz qui signifie la « Place du Roi » vous permet d’avoir une vue presque panoramique sur les forêts de la Suisse bohémienne et saxonne à deux niveaux. Au niveau inférieur, vous trouverez un banc en pierre protégé par un promontoire. C’est le Roi de Saxe Frédéric Auguste II (1779-1854) qui le fit construire lorsque son garde forestier aménagea des sentiers dans la forêt.

Quatre mètres plus haut, vous pouvez mieux voir encore et deux plaques panoramiques vous expliquent même le paysage.

La voici, la Bohême!

Le chemin des douaniers

Partant de là, il est possible de revenir quelques minutes sur ses pas avant de passer par un tunnel et d’aller vers le barrage appelé Obere Schleuse ou Bootsstation. Deuxième solution: Vous pouvez également prendre la Zollstraße, l’ancien chemin des douaniers (quitte à vous perdre) et couper à travers bois comme nous l’avons fait (à condition d’avoir une bonne carte). Ainsi, vous verrez d’anciens passages historiques encaissés dans des blocs de pierre rocambolesques. Qui sait? Un cerf croisera peut-être votre route comme ça a été le cas chez nous. La route assez large est moins romantique mais on peut la quitter et prendre des petits sentiers sauvages pour rejoindre le barrage.

En tout cas, la nature vous dira bonjour que ce soit sous forme d’énormes fourmillières…

….ou de champignons aux couleurs et aux formes superbes. J’avoue ne jamais avoir vu autant d’amanites tue-mouches que dans cette forêt.

Voir les gorges de Kirnitzsch et mourir (ou pas)

Pour beaucoup, le clou du spectacle reste les gorges de la Kirnitzsch. On dit souvent que tous les chemins mènent à Rome, mais ici, ils mènent plutôt à la Obere Schleuse. Qu’on les fasse en barque ou à pied en prenant le chemin des flotteurs, ces gorges nous montrent qu’un lieu ne naît pas frontière mais qu’il le devient.

Pendant que certaines inscriptions au niveau du second barrage indiquent les crues historiques, les plaques en pierre situées des deux côtés de la gorge prouvent que nous n’avons pas affaire à une nature indépendante, autonome comme le suggère le statut de la « Kernzone ». En effet, sur le versant Sud, on y trouve le sigle de l’ancienne Tchécoslovaquie (CS) tandis que sur le versant Nord, nous lisons l’abbréviation DDR qui se réfère à l’ancienne RDA.

Ne vous leurrez pas. On pourrait penser que cette frontière reculée n’attire personne, pourtant, tous les ans, environ 50 000 touristes viennent visiter les gorges de la Kirnitzsch. Donc, on ne s’étonnera plus devant l’immense parking situé au bout du monde que vous avez laissé derrière vous. En effet, sur des kilomètres de frontière qui se faufilent entre les arbres, 700 mètres sont devenus l’attraction touristique la plus importante de la région.

Le cadre contribue au charme rustico-rétro des gorges.

Aussi, en arrivant au fond de ces gorges étroites, on y trouve quelques barques et deux maisons au charme rustico-rétro. C’est à la fin du XIXe siècle qu’une association décida de profiter du site pour proposer des tours en barque pendant la belle saison. Un succès monstre s’en suivit ce qui poussa la collectivité à construire un abris où l’on peut consommer depuis, assis juste au bord de l’eau. Entre les années 1960 et 1990, jusqu’à 100 000 visiteurs y venaient tous les ans. Il faut évidemment prendre en compte qu’à cette époque, les Allemands de l’Est n’étant pas libres de voyager en dehors de leurs frontières, misaient sur leurs activités intra-muros et je suppose que ça se bousculait en été.

Si vous ne tenez pas à voir du monde, prenez plutôt la dernière barque à 16 heures. Certes, on trouve les gorges ombragées (elles le sont de toute façon à cause de leur étroitesse) mais elles seront certainement plus vides. Le batelier vous fera alors glisser pendant 20 minutes sur une eau qui n’atteind pas plus de 8° C et qui a été stockée dans le passé afin de transporter du bois. Pendant 700 mètres, il parle un peu de cette gorge dont le lac passe de un à sept mètres de profondeur. Je n’ai pas trouvé l’exposé très informatif mais la balade est belle et agréable.

Il est possible de faire un aller ou un aller-retour. J’avoue qu’une fois m’a suffit mais je comprends qu’on veuille profiter du moment et apprécier le calme (quand il n’y a pas trop de monde).

Arrivé au barrage appelé Obere Schleuse, vous pourrez voir la Kirnitzsch à l’état sauvage. Il faut savoir que les tours en barque ne sont proposés que jusqu’à la fin du mois d’octobre puisqu’ensuite, on ouvre les vannes et que la Kirnitzsch reprend son cours naturel jusqu’au printemps.

Hermannseck

Nous avons profité de la balade en barque pour aller vers le site appelé Hermannseck. Voici quelques impressions de cet endroit pour le moins sportif (quand il faut remonter la côte)!

Un peu d’histoire

Cette région reculée et difficile d’accès a toujours été riche en bois. Aussi, très tôt et pendant des siècles, on utilisa la Kirnitzsch afin de transporter le bois coupé et de l’acheminer vers l’Elbe. Sur 20 km, on y pratiqua donc le flottage, ceci à partir du XVIe siècle, date à laquelle un pertuis fut construit pour faire gonfler le flot. Alors, le bois de 4 à 5 m de long était soit ficelé avant d’ouvrir les vannes soit transporté sur des bateaux. Un sentier en hauteur permettait aux flotteurs d’accompagner leur cargaison. Jusqu’en 1960 environ, on utilisa ce cours d’eau à ces fins avant que les camions et le chemin de fer ne prennent le relais. Depuis, ce sont les touristes qui font vivre la région.

Le client le plus important (et le plus illustre d’ailleurs) a été la cour de Dresde qui avait un besoin énorme en combustibles. Du reste, une grande partie de ce bois de chauffage servait à la manufacture de porcelaine de la ville de Meißen. Jusqu’au déclin de ce mode de transport, la Kirnitzsch resta une des rivières de flottage les plus importantes de la région ce qui paraît étonnant vu la sinuosité et la petite largeur des gorges.

Le bois, produit précieux à l’époque, était le fruit de convoitise et de contrebande. C’est pour cette raison que des lois sévères étaient souvent instaurées par les souverains.

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