Sur les traces des Vikings: Hedeby et le Danevirke

Aujourd’hui, je vous emmène sur les traces des Vikings, plus exactement sur celles des « Danes » comme Grégoire de Tours les appela dans son Histoire des Francs.

Nous allons dans la région de Schleswig, une jolie petite bourgade située en plein milieu du Jutland, à mi-chemin entre Hambourg et la frontière du Danemark. Une bourgade aux ruelles pleines de roses et de maisons colorées, connue pour sa vieille cathédrale, son beau château baroque et son port au bord de la Schlei.

Ici, l’étendue d’eau qui ressemble à un lac est presque douce. Néanmoins, géologiquement parlant, elle est considérée comme un fjord de la mer Baltique. La Schlei serpente entre les collines de Schwansen et de Angeln sur 42 kilomètres avant de s’arrêter en cul-de-sac juste au niveau de Schleswig. Aussi, il paraît logique que les peuplades passées, les Vikings notamment, aient utilisé cette simili-rivière pour se déplacer dans les terres, surtout lorsqu’on pense qu’à l’époque, des forêts denses et des marécages tourbeux rendaient le passage vers la mer du Nord quasiment impossible. De là, il n’y avait plus que vingt kilomètres à parcourir pour retrouver la rivière de l’Eider et rejoindre les côtes de l’Atlantique.

Ce n’est pas un hasard non plus si vers 770, la ville commerciale de Haitabu fut créée au sud de ce simili-lac. Les Vikings qu’on imagine souvent ivres de raids guerriers, de femmes et d’hydromel étaient en premier lieu de fins artisans et commerçants si bien qu’aujourd’hui, l’ancien emporium de Haitabu ou Hedeby comme on l’appelle en danois est considéré comme « une plaque tournante entre l’Europe continentale et la Scandinavie, entre la mer du Nord et la mer Baltique ».

La Schlei s’arrête juste devant Schleswig. Sur la rive Sud, des lagunes comme le Haddebyer Noor approvisionnent le fjord en eau et c’est juste au bord de cette étendue marécageuse que fut créé l’emporium d’Haitabu, site archéologique du Haut Moyen-Age mondialement reconnu aujourd’hui.

Le Wikigermuseum de Haitabu

Si Haitabu a disparu il y a belle lurette, la ville ayant été abandonnée après une dernière incursion slave en 1066, il nous reste le « Wikingermuseum » pour en savoir plus sur cette période de l’histoire scandinave.

Le musée de Haitabu se trouve juste devant l’enceinte de l’ancien village et en guise d’exemple, on a reconstruit sept maisons regroupées autour d’un port à l’emplacement même où les Vikings vivaient et travaillaient il y a plus de 1000 ans. D’ailleurs, depuis que le site archéologique de Hedeby fait partie du patrimoine mondial de l’UNESCO, le musée en question attire certainement encore plus de monde. Pour l’occasion, il a été relooké en 2018 et la reconstitution d’une partie des habitations du Moyen-Age contribue à son authenticité.

Petit bémol malgré tout:

Les scénographes chargés de la rénovation nous présentent les objets trouvés en misant sur les rites funéraires, l’artisanat et le commerce d’ordre international de la ville et l’exposition est réussie d’un point de vue esthétique: On y trouve des éclairages d’ambiance contrastés, de jolies vitrines où les objets sont mis en valeur, des modèles accompagnés de projections dynamiques. Malheureusement, les curateurs du musée ont oublié de mettre l’accent sur le fait que la plupart des objets ont été retrouvés au sein de Hedeby. L’historique des fouilles qui aurait pu être passionnant manque complêtement si bien qu’on ne s’aperçoit pas assez de l’importance du site archéologique. Du coup, on ne se rend pas compte non plus que 95% des vestiges n’ont pas encore été étudiés, que le site n’a été découvert qu’en 1900 et qu’en fait, les archéologues n’en sont qu’au début de leurs recherches. A titre d’exemple: On n’a fouillé que 1,5% du port qui servit de dépotoir pendant 300 ans et qui recèle certainement encore bien des trésors.

Pour plus de renseignements sur ce beau musée, lisez donc mon article sur les musées vikings du Nord. Je me contente ici de quelques impressions datant de 2020:

Le rempart du Danevirke

Ce n’est qu’en allant à Dannewerk, un tout petit patelin qui se trouve à quelques kilomètres de là qu’on s’aperçoit de l’ampleur du travail archéologique qui reste à faire. Ici aussi, il y a un musée mais celui-ci est tout petit et lorsqu’on arrive sur le parking, on se croirait presque au Danemark. Les voitures ont des plaques d’immatriculation danoises, ça cause danois partout et tiens! même le Danevirke Museum a un air très danois. La preuve: C’est la minorité danoise du Schleswig Sud, le SSF, qui en est responsable. Par conséquent, il est logique que les textes aient été rédigés à part égale dans les deux langues.

Qui a été très attentif en allant vers Schleswig et a bien observé le paysage, aura peut-être remarqué une sorte de digue au détour d’un rond-point. Cachée derrière les arbres, elle n’aura certainement pas fait grande impression.

Qui est allé à Haitabu auparavant, aura remarqué qu’il avait grimpé sur une digue herbeuse avant d’arriver au village. Il aura d’ailleurs dû se partager le chemin avec un beau troupeau de skuddes aux cornes en trompettes.

Eh bien, la star de ce petit musée, c’est cette digue justement: un rempart qui servit de ligne de fortification pendant des siècles et que les Danois considèrent encore aujourd’hui comme le monument national le plus important en matière de frontière de leur ancien empire. Même s’il se trouve de nos jours en territoire allemand…

Ce que nous avons perçu comme un talus, on l’appelle le Danewerk ou le Danevirke en danois et nous avons affaire ici à un site archéologique important, tout aussi important du reste que Haitabu car c’est « l’ensemble archéologique frontalier de Hedeby et du Danevirke » que l’UNESCO a décidé d’élever au même titre que le Mont-Saint-Michel en 2018 et dans la galerie d’images, la commission présente en premier lieu des photos du mur de défense qui démarqua les frontières de l’empire danois pendant plus de 700 ans, traversant la péninsule du Jutland d’Est en Ouest.

Je vous convie donc aussi à vous promener un peu le long de cette fortification. Juste le temps d’en apprendre plus sur cet ancien limes danois, trace visible des efforts du Danemark à défendre sa frontière contre les peuples saxons, francs et slaves.

Le premier mur et sa porte, le Wiglesdor

Tout commença entre 450 et 500 après J.-C lorsque les Danes qui s’étaient installés dans la région après avoir chassé les peuples indigènes* construisirent un premier mur. Ce « Hauptwall » s’étendait sur cinq kilomètres et faisait quatre mètres de haut par quinze mètres de large. Fait de terre, d’herbe et de bruyère ainsi que de troncs d’arbres sur la face Nord, il était flanqué au sud d’un fossé d’un mètre de profondeur sur sept mètres de large. Cette partie du Danewerk, la plus ancienne du reste, fut consolidée vers 740 par un mur contenant jusqu’à vingt millions de pierres qui venaient des côtes de la mer Baltique. Quel travail!

*Du coup, les pauvres Angles furent bien obligés de s’en aller et d’envahir l’Angleterre…

A partir de 700, les Danois ressentirent le besoin de mieux se protéger de leurs voisins du sud si bien qu’ils agrandirent leur mur principal en le prolongeant des deux côtés. Selon les spécificités du terrain, ils consolidèrent leurs nouveaux murs de palissades en bois et de fossés. A l’ouest, il y avait le « Krummwall » qui faisait 7,5 km de long et qui s’étendait jusqu’à la rivière de la Treene. Le « Nordwall » au Nord allait jusqu’à la Schlei tandis que le « Ostwall » à l’Est contrôlait les côtes de la mer Baltique au niveau de la baie d’Eckernförde.

Dans les annales franques du IXe siècle, on parle également d’une porte, le « Wiglesdor », passage unique (du moins officiellement) qui permettait de traverser le Danevirke. Aussi, imaginez la joie des archéologues lorsqu’ils la découvrirent en 2010, cette fameuse porte de six mètres de large. Comme par hasard, elle était cachée juste devant les portes du musée du Danewerk. L’équipe germano-danoise y retrouva les traces d’un chemin emprunté pendant plus de sept siècles par les carioles et le bétail. On creusa, on mesura, on prit des notes et finalement, on reboucha mais au musée, vous pouvez encore voir les photos prises entre 2012 et 2014.

Pas vraiment spectaculaire à l’œil nu mais c’est ici que les archéologues découvrirent la fameuse « Wiglesdor ».

L’ère Viking

Pendant le règne de Charlemagne, il fut décidé d’un commun accord que la rivière de l’Eider deviendrait la nouvelle frontière entre l’empire danois et l’empire franc. Tout bon pour Hemming, le roi danois, qui récupéra de la sorte un territoire supplémentaire au sud-est du Danewerk. Cet accord devait rester valable pendant plus de mille ans.

Néanmoins, ça n’empêcha pas les Danois de parfaire la fortification existante et même de la consolider. Pourquoi? Il ne faut pas oublier que la route marchande traversant le pays d’est en ouest longeait le Danewerk si bien que celui-ci représentait une protection sûre pour transporter les marchandises. C’est d’ailleurs à cette époque que fut construit le rempart autour d’Haitabu. Pendant trois cents ans, les artisans et commerçants de la ville faisaient venir des matières premières de tous les pays connus. Par exemple, on importait des esclaves d’Espagne (eh oui…), du plomb des montagnes du Harz et d’Angleterre, des mosaïques d’Italie et on exportait les produits réalisés sur place en passant par la Schlei, l’Eider et la Treene mais aussi en empruntant le Heerweg, voie connue depuis l’âge de Bronze.

Haitabu était protégé par une fortification, système défensif qui formait un demi arc de cercle autour de la ville, atteignant neuf mètres de hauteur. C’est d’ailleurs grâce à ce « Kreiswall » que Sophus Müller émit l’hypothèse que Haitabu pourrait être à cet emplacement en 1897.

Au pied du mur, on trouva des objets intéressants comme cette épée exposée au Danevirke Museum:

Le mur en briques de Waldemar

Même après la disparition d’Haitabu au XIe siècle**, le Danewerk garda son importance et le « Hauptwall » fut consolidé sur quatre kilomètres par un matériau nouveau: la brique! Ce qui nous paraît assez banal aujourd’hui, était tout à fait sensationnel car à l’époque, on l’utilisait uniquement dans la construction d’églises et de cloîtres. Les habitations séculaires étaient faites de bois, de pierres et de torchis. Aussi, la « Waldemarsmauer » est considérée aujourd’hui comme une des plus anciennes constructions en briques de la Scandinavie et elle avait une importance particulière car un mur en grosses briques de cinq à sept mètres de haut sur plus de deux mètres d’épaisseur était inévitablement le symbole de la puissance du roi. Ah, le Grand Waldemar… 6,5 millions de briques, ce n’est pas rien! Au fait, ces briques furent construites près du mur, la chaux quant à elle provient en partie du Nord du Danemark et fut transportée par bateau.

**Les habitants d’Haitabu qui avaient survécu finirent par privilégier Schleswig qui présentait plus d’avantages.

Seule une petite partie du mur est visible. Le reste est conservé sous terre.

Cela n’empêcha pas le Danewerk de perdre son importance. La région de Schleswig était devenue un duché indépendant du Danemark. Les frontières s’étaient décalées vers l’Eider. C’est à cette époque que les habitants des environs commencèrent à utiliser le matériel existant pour leurs propres habitations… un matériel qui manque aujourd’hui ici et là mais ça aussi, ça fait partie de l’histoire du Danewerk. Actuellement, le mur est restauré (2020). Les joints sont refaits comme il se doit, certaines pierres de remplacement détériorées par des réactions chimiques sont échangées, il est prévu de refaire le haut du mur avant de remettre les masses de terre en place.

La redoute numéro 14

Tout d’un coup, dans les années 1860, les Danois se sentant menacés par la Prusse et par les mouvements indépendantistes du Schleswig et du Holstein, décidèrent d’utiliser le Danewerk une dernière fois. Une guerre était imminente. Aussi, dans l’objectif de défendre leur territoire, les Danois construisirent 27 redoutes le long de l’ancienne fortification afin d’y poster leurs canons et leur armée. Cependant, devant le puissance adversaire, ils finirent par lever le camp. C’était le 4 février 1864, il faisait froid, les soldats étaient épuisés et plus personne n’avait le courage de se battre.

Lorsque les Autrichiens et les Prusses arrivèrent, les redoutes avaient été désertées. On décida de tout raser. Les photos prises ce jour-là permirent de reconstruire la redoute numéro 14 qui se trouve à quelques centaines de mètres du musée et qui donne une idée de cette page de l’histoire.

Le biotope du Danevirke

Les environs de l’ancienne fortification sont déclarées zones protégées, la flore présentant un caractère unique. Evidemment, partez du principe qu’une randonnée le long du Danewerk peut paraître un peu rébarbatrice car le chemin est pour le moins rectiligne mais plus vous allez vers l’est, plus il paraît sauvage. Je n’ai pas parcouru les 26 kilomètres mais voici quelques photos montrant le parcours jusqu’au village de Klein Rheide.

Ainsi, en se promenant le long de ce monument classé par l’UNESCO, on se trouve sur un site historique d’exception et qui s’y intéresse en apprendra plus en allant au musée ou/et en lisant les textes mis à disposition sur le site du Danevirke Museum. Ces explications ont l’avantage d’être bien écrites et de décrire clairement les différentes phases de la construction.

En tout cas, marcher sur les traces des Vikings fait partie des choses à faire lorsqu’on veut en savoir plus sur l’histoire mouvementée de la région de Schleswig laquelle fit longtemps partie du royaume danois avant d’être reliée au Holstein en 1864. L’existence d’une minorité allemande dans le Sud du Jutland et d’une minorité danoise au Nord de l’Allemagne est le fruit d’une décision démocratique prenant en compte les souhaits identitaires des habitants.

Quoiqu’il en soit, Hedeby mais aussi le Danewerk restent des sujets qui attirent encore du monde; les touristes du grand Nord sont attachés à ces vestiges, surtout nos amis Danois.

Informations utiles

Si vous voulez visiter le Musée d’Haitabu en ce moment, n’oubliez pas votre masque et partez du principe que vous risquez d’attendre un peu avant de passer à la caisse! La visite du Danevirke Museum se fait sans masque. Par contre, il faut respecter le sens giratoire et les distances indiquées.

Wikingermuseum de Haitabu
Am Haddebyer Noor 3, 24866 Busdorf
adresse web

Danevirke Museum
Ochsenweg 5, 24867 Dannewerk
adresse web

Pour arrondir ces deux visites, vous pouvez aller aussi au château de Gottorf qui renferme le plus grand musée archéologique de la région. Ici, il y a plusieurs momies sous vitrines retrouvées dans les tourbes d’Europe du Nord ainsi qu’un vieux bateau découvert en août 1863 dans la tourbière de Nydam.

Schloss Gottorf
Schloßinsel 1, 24837 Schleswig
adresse web

Bons plans dans le coin

Sources

  • site internet du Danevirke Museum
  • article sur Haitabu (planet-wissen, en allemand)

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