Question de météo |02|: La promenade de Kiel

Petite devinette:

On m’appelle le gris, le minimaliste, la solitude ou le néant.
Je suis un terrien mais parfois aussi aérien.
Je suis à la fois solide, liquide et gazeux.
Je suis un pourcentage, une densité et trois horizontales qui ne se croisent jamais.
De toutes les saisons, je préfère les journées d’automne et de tous les endroits de France, la Pointe du Raz.
Je fais tout contre la vitesse et les couleurs.
J’adore croquer les arbres, les lampadaires et les montagnes sur mon passage mais je les recrache tout derrière moi et je ne casse jamais rien.
Je dompte la hauteur, la profondeur et la pesanteur.
Je joue avec tes sens mais les plus sensibles m’aiment pour ce que je suis et pour ce que je symbolise.

Qui suis-je?*

*Réponse: Je suis le brouillard français, la fumée de mer bretonne ou le « Nebel » allemand.

Un matin de décembre

Ce matin-là, il avait eu moins de patience que d’habitude. Comme un enfant réveillé avant ses parents, il s’était glissé dans ma chambre et avait attendu devant mon lit. Dans mon demi-sommeil, j’avais remarqué sa présence.

Sans faire de bruit, il me caressa la joue. Je sentis sa chaleur et j’ouvris les yeux, un peu éblouie. En face de moi, il rayonnait de désir et son grand sourire matinal m’accueillit. « Lève-toi, ma douce! », me dit-il en s’allongeant à côté de moi, « Il est l’heure. Tu sais bien que nous avons rendez-vous. » Encore un peu fatiguée par ma nuit, je répondis en regardant par la fenêtre: « Comment ça, rendez-vous? » Il n’avait pas l’air de faire chaud dehors et mes draps me retenaient. J’ajoutai comme pour m’excuser: « Mais j’ai du pain sur la planche aujourd’hui. Je ne peux pas. » D’un regard de dragueur invétéré qui en disait long sur notre relation, il me murmura qu’on était dimanche et qu’il savait très bien que je succomberais de toute façon à son charme, que ce n’était pas la peine de résister.

Debout dans la fenêtre, il se retourna encore une fois, me sommant de venir le voir d’un petit clin d’œil coquin. Un dernier baiser avant de repartir. Il était content, j’avais promis de venir à son rendez-vous. Il m’avait eue, le cochon. Comme d’habitude! Et ça, un premier décembre! Il avait raison, son charme était irrésistible.

Kiellinie, 14 heures.

J’avais préparé mon sac, nettoyé mon appareil-photos et empoché quelques pièces de monnaie ainsi qu’un petit billet. Par mesure de précaution, des fois qu’on aille dans un café. En prenant ma route de campagne, je me sentais toute légère à l’idée qu’il serait là et qu’on pourrait profiter l’un de l’autre mais en m’approchant du centre-ville, j’eus un petit pincement de cœur, comme le pressentiment d’avoir fait un mauvais choix. Une bande laiteuse voguait au-dessus de Kiel et je commençais à douter de l’issue de notre rendez-vous. Cependant, il n’était pas question de lui poser un lapin. Je l’aimais trop. Je sortis donc rapidement de l’autoroute en direction de la capitale. Kiel se fait tout petit et tout calme le week-end. En dix minutes à peine, ma voiture avait une place de parking. Pas d’horodateur à nourrir. Ah! que j’aime les dimanches!

Il m’attendait déjà sur le trottoir entre le parlement et l’ancien jardin botanique, à la hauteur de l’aquarium, et il souriait de tous ses feux. Aussitôt, mes premières craintes se dissipèrent. Nous restâmes quelques minutes à regarder les phoques faire leurs rondes dans le bassin et il me prit par la main, voulant me prouver à nouveau comme Kiel peut être beau lorsque son fjord bleuté s’ondule. En fait, il n’avait pas besoin de faire grand chose. Sa présence suffisait. Il aurait dû le savoir. Mais qu’à cela ne tienne…

Que j’aime la « ligne de Kiel », cette promenade qui longe le fjord. Que j’aime ses vues, ses quais et ses bateaux; les couleurs criardes des coques; les bouées qui dansent avec leurs tutus d’algues à la surface de l’eau; les petits clics-clics métalliques des voiliers; toutes les drisses qui cognent inlassablement contre leurs mâts et les haubans qui sifflent dans le vent.

Et que j’aime les pontons en bois qui descendent vers la mer, blancs, spacieux, ouverts. On y fait parfois des rencontres furtives et des découvertes étonnantes. Par exemple: Que faisait donc ce vélo violet dans l’eau que deux enfants repêchèrent avec leur gros aimant? Depuis combien de temps avait-il essayé d’apprendre à nager? Il s’était déjà transformé en immeuble, en parc naturel. Maintenant qu’il était revenu dans son élément, il ferait office de cimetière.

Assis sur le banc et blottis l’un contre l’autre dans le froid, nous regardâmes glisser un ferry vers la mer ouverte comme nous avions regardé un match de kayak-polo quelques mois auparavant. Dans un élan de satisfaction, je lui dis que même le port en face était beau malgré tout son ciment et sa rouille, son assemblage hétéroclite de cheminées, de grues et de hangars. Il acquiesça. Lui préférait le ciel, comme d’habitude, mais il était content de me faire plaisir. Nous étions bien là, devant la mer qui frissonnait en ce mois de décembre. Enfin, c’est ce que je pensais…

Pourtant, tu m’as laissée tomber en plein milieu de notre promenade. Oui, traître! tu m’as fait faux bond et tu t’es dérobé comme un voleur qui s’en va sans crier gare, sur la pointe des pieds. J’étais en train de scruter l’horizon, de repérer quelque bâtiment en direction du Canal de Kiel lorsque je me mis à trembler malgré mes moufles. Tout à coup, il faisait plus froid, le ciel s’était assombri et si je ne m’étais pas retournée, je n’aurais même pas vu que tu étais parti, que tu m’avais quittée.

Pendant un moment, je crus te reconnaître sur le ponton d’à côté mais je n’en suis pas sûre car quelques secondes plus tard, tu avais disparu, happé par un brouillard qui avançait à grand pas comme une grosse vague et qui avait déjà tout avalé sur son passage: les bateaux, les grues, le fond du fjord et même les gens. Le fjord rapetissait et s’effaçait à vue d’œil.

Ton ciel chéri était tombé en même temps que son grand rideau gris à quelques mètres des quais, la pièce de théâtre était terminée — quelle farce! — et les promeneurs du dimanche n’avaient plus qu’à quitter la salle. A peine voyait-on les premières bouées.

Alors, dans un petit soupir parce que j’avais compris que notre rendez-vous était fini pour aujourd’hui et que tu ne reviendrais pas, je décidai de me fondre à cette nappe et de disparaître comme toi dans cette fumée de mer qui venait des terres. Aussitôt, le brouillard, consolateur, me caressa de son âme douce et solitaire, il m’enveloppa, fascinant et puissant, et pendant qu’il me faisait gentiment la leçon, qu’il me démontrait qu’un monde peut changer vite et que toute chose est éphémère, je remarquai que je n’étais pas déçue de ton départ. J’étais juste étonnée de la tournure des événements et je savourais un phénomène rare où liquide, solide et gaz fusionnent en quelque sorte. Je savais que tu avais disparu mais tu reviendrais dans les prochains jours. Comme d’habitude!

Quant au brouillard, ce magicien minimaliste, il me resta fidèle ce jour-là et me raccompagna à la maison.

Tu te demandes qui est cet amant si charmeur, si volage et si imprévisible?**

**Réponse: C’est le soleil, l’amant des êtres solaires. Comme cette étoile est féminine en allemand (on dit die Sonne), il faudrait donc modifier cette histoire d’amour pour qu’un public allemand puisse apprécier l’ambiguïté de ma petite histoire.

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