Lübeck, la Hanse et son Bordeaux

L’UN: Eh bé petit, cé pas du pissou, ça!

L’AUTRE: Oui. En effet, il est bien meilleur que le nôtre. Alors, encore un s’il vous plait!

L’UN et l’AUTRE. Deux Français, deux époques et deux cuvées différentes mais une ville, un vin et un jugement en commun: Ces deux Français parlent d’un vin appelé Rotspon qui vient de Lübeck, donc du bord de la Baltique. Rot à cause de la couleur « rouge » que le vin prend dans sa barrique en bois. Quant à Spon, mot étrange, il s’agit d’un dialecte parlé dans le nord de l’Allemagne, le Plattdeutsch. Ce mot signifie « bois » en référence aux barriques utilisées.

Un vin du nord? Avouez que ça paraît bien étrange car dans le Schleswig-Holstein, on fait plutôt dans la bière et dans les eaux de vie. Et pour être sincère, les raisins en question n’y ont jamais poussé. Il y fait trop froid. Alors, d’où vient ce vin de la Hanse et pourquoi ces deux Français s’y intéressent-ils?

La création de la Hanse

Remontons l’histoire et concentrons-nous sur notre premier Français. L’UN pourrait être Gascon ou Bordelais. Nous sommes au XIIIe siècle. Depuis longtemps, les peuplades de la Baltique pratiquent un échange de bons procédés. Il s’agit alors d’un commerce qui se fait par voies routières mais également par voies d’eau et qui s’étend jusqu’à la Hollande actuelle et à l’Europe du Sud. Au début du Moyen-Age, les marchands ressentent de plus en plus le besoin de s’associer: Il faut se protéger des brigands, des pirates et de la concurrence qui vient de Scandinavie et d’Angleterre. De nombreuses villes rivales comme Gdansk, Hambourg mais aussi Cologne, Berlin et Cracovie considèrent qu’une union servirait leurs intérêts.

C’est dans cette optique qu’est créée la Ligue Hanséatique et très tôt déjà, la ville de Lübeck sert de capitale à cette coopération. Ainsi, à partir de 1356, les Hanséates se rencontrent régulièrement aux assemblées plénières et y concluent des traités assurant la sécurité des marchandises. En général, ils optent également pour un marché protectionniste. A l’époque, on trouve dans les villes de la Hanse des comptoirs et entrepôts où sont négociées les affaires. La marchandise entreposée au sein de ces murs vient de la Hanse entière et est réservée aux Hanséates. Chacun a sa spécialité: Les fourrures, la morue, le hareng salé, la cire et l’ambre viennent de Novgorod et de la Scandinavie, les draps de Flandre, les vins du Rhin, du Portugal et même d’Aquitaine.

Détail. Vieux gréements sur les quais de la Trave.

C’est à cet endroit que notre bon Français y joue un rôle. Même si une bonne partie des biens est acheminée par les routes, la Hanse mise plutôt sur les transports maritimes. En 1400, elle possède d’ailleurs la première flotte d’Europe. Donc, depuis le XIIIe siècle, les cogues, Koggen en allemand, se mettent à transporter les marchandises et un commerce se développe entre le Sud de la France et la Baltique. La Gascogne vend du sel, matière première précieuse dans le Nord puisque la mer Baltique n’en contient pratiquement pas et les marchands de vin de Bordeaux approvisionnent les comptoirs de Lübeck. On raconte que les marchands français venus régler leurs affaires dans la capitale de la Ligue hanséatique auraient été étonnés en constatant que leur vin avait bien meilleur goût après avoir vécu le roulis, le tangage, la fraîcheur des cales et l’air marin.

Sous Louis XIV déjà, divers traités de marine sont signés avec « l’Anse Teutonique » et à partir de 1716, date de la signature du traité de commerce franco-hanséatique, le nombre de barriques contenant du Bordeaux et en direction de Lübeck augmente considérablement. En tout cas, c’est depuis cette époque que Lübeck entrepose du vin rouge français dans ses caves et le revend sous le nom de Lübecker Rotspon. Au fait, Hambourg fait de même et là, on parle de Hamburger Rotspon.

A la découverte de Lübeck et de la Hanse

Qui veut en savoir plus sur la Hanse et parcourir son histoire, devrait absolument visiter Lübeck, la reine de la Hanse.

Visitez le musée européen de la Hanse qui a ouvert ses portes en 2015 (Europäisches Hansemuseum, An der Untertrave 1, Lübeck). Beaucoup à lire, à voir et à découvrir! Une scénographie intéressante car on passe de salle en salle, découvrant les différentes phases de la Hanse. On y trouve même quelques rats morts au moment de la peste. Le bâtiment moderne est situé au bord de la Trave et à côté du monastère de Lübeck qu’on peut visiter également (Burgkloster). Lors de sa construction, on tomba sur des ruines moyenâgeuses si bien qu’il fut décidé d’intégrer ses vestiges à la visite. A l’entrée, on commence donc par prendre un ascenseur en verre qui descend directement devant le site de fouilles.

Admirez le Lübecker Holstentor, une des portes fortifiées en brique de la ville qui est connue mondialement ainsi que les greniers à sel situés juste à côté, le long d’un des canaux de la ville.

Faites un tour dans la ville « aux sept tours » jusqu’au Burgtor, entrez dans les églises dont l’église Sainte-Marie, admirez au passage l’hôtel de ville et la place du marché et surtout, n’hésitez pas à entrer dans l’Hospice du Saint-Esprit, le Heiligen-Geist-Hospital, un bâtiment gothique de 1286. En tout, vous serez entouré de 1800 édifices classés historiques. Selon l’UNESCO, « les quartiers les plus authentiques de la ville hanséatique de Lübeck illustrent la puissance et le rôle historique de la Ligue hanséatique. »

Pourquoi ne pas manger au restaurant appelé Schiffergesellschaft qui est un superbe bâtiment en brique de première Renaissance datant de 1535? Décor bien typique de la Hanse.

Lübeck et sa « Franzosenzeit »

Notre second Français, l’AUTRE, est officier des troupes napoléoniennes et stationné à Lübeck. Le 6 novembre 1806, la ville a été prise et saccagée. Le général de Pelleport rapporte dans ses Souvenirs militaires et intimes que « Les caves furent forcées, et les maisons de campagne entièrement dévastées; leurs meubles, même les plus précieux, servirent au feu des bivouacs » et honteux, il ajoute qu’il n’avait « pas vu encore un pareil vandalisme. » A ces scènes de violences et de pillages extrêmes s’ajoute l’application d’un décret napoléonien interdisant tout commerce avec l’Angleterre et ses colonies. Ce blocus continental concerne aussi les villes occupées de Hambourg, Brême et Hanovre.

En réaction à ces mesures guerrières, la flotte britannique bloque l’embouchure de l’Elbe, celle de la Weser et la Mer du Nord. Les vivres venant de l’Ouest n’arrivent plus jusqu’aux comptoirs, le port reste vide. Le vin, le café deviennent des denrées rares de luxe. Quant à Lübeck qui en 1811, devient une « bonne ville de l’Empire français » et un des lieux principaux du Département des Bouches-de-l’Elbe, elle ne peut plus remplir ses coffres et payer les dettes qu’elle a contractées pendant la Guerre de Trente ans. Ainsi, on comprend mieux que les habitants de Lübeck, à l’instar de ceux de Hambourg, au bord de la ruine, pratiquent la contrebande. Au prix de sévères représailles d’ailleurs car les douaniers et militaires français contrôlent souvent. Touchant 20% sur les marchandises confisquées, ils ont tout intérêt à le faire.

Raisin français sur façade allemande: Une expérience!

Lorsque les premiers officiers français reviennent de Russie dans un état lamentable en 1812, à Lübeck, on reprend courage. 1813 est l’année de la libération pour cette ville occupée et brimée. Aussi n’est-il pas étonnant que l’occupation française n’ait pas laissé de traces positives chez les habitants de Lübeck. Au musée de la ville, on trouvera même un pot de chambre avec une caricature de Napoléon au fond. Combien d’excréments malodorants sont tombés sur cette face qu’on détestait? Un signe incontestable de la haine portée au dictateur!

Une seule histoire favorable aux Français est racontée encore aujourd’hui: Les soldats et officiers auraient préféré le vin de Lübeck, le Lübecker Rotspon, à celui resté en France. Qu’en est-il de nos jours? A goûter.

Quelques bons plans à Lübeck

Allez donc faire un tour chez Niederegger, le fameux magasin de pâte d’amandes qu’on appelle « Marzipan » en allemand. C’est juste avant l’occupation française qu’un ancêtre de la famille Niederegger créa son entreprise, laquelle est connue aujourd’hui mondialement pour ses quelque 300 créations sucrées et amandées. Jusqu’à 30 000 kg de massepain y sont produits chaque jour. Sous Napoléon, Niederegger ne pouvant plus être approvisionné en amandes et en sucre, fit passer les marchandises par l’île de Helgoland, en fraude, entre 1812 et 1814. Heureusement pour les amateurs, son commerce finit par avoir le vent en poupe après la libération.

Sources et liens utiles et sources: