Le grand barrage de la mer du Nord

On dit souvent de la langue allemande qu’elle est dure à l’oreille et c’est vrai que dans le domaine technique, les juxtapositions à rallonge ne sont pas franchement très jolies. En plus, ce sont de véritables virelangues. Un exemple : le nom du grand barrage qui se trouve sur la mer du Nord. Il s’appelle « tout simplement » Eidersperrwerk, donc si on regarde bien : Eider- | -sperr- | -werk. Un mot composé plein de dentales et de gutturales avec un avantage tout de même car on sait tout de suite de quoi il s’agit — d’un « ouvrage qui barre l’Eider ».

Le barrage de l’Eider comme on l’appelle en français fait partie des sites très visités de la région et est considéré comme projet du siècle rien qu’à cause du budget qu’il a englouti à l’époque. Aujourd’hui, l’Eidersperrwerk est d’ailleurs l’un des plus importants barrages côtiers européens et la plus grande structure de protection du littoral en Allemagne.

C’est là que j’ai décidé de vous emmener cette fois-ci. Nous allons admirer ce chef-d’œuvre de la technique de plus près et jeter un coup d’œil sur l’embouchure de l’Eider.



L’Eider

La rivière en question, l’Eider, est la plus longue du grand Nord allemand avec ses 188 kilomètres. Elle prend sa source pas très loin de la mer Baltique et se promène d’un côté du Bundesland à l’autre avant de se jeter dans la mer du Nord. En route, elle fusionne avec le canal de Kiel jusqu’à Rendsburg et au niveau de la ville de Friedrichstadt, la Treene, une autre rivière venant du nord, la rejoint. Un peu avant son embouchure, après être passée à Tönning, elle se transforme en un grand delta de 5 kilomètres de large qui a même accueilli Jules Verne un beau soir.


L’Eider

Quelle embouchure originale ! Normalement, quand une rivière se jette dans la mer, c’est synonyme d’ouverture. Pour les romantiques, cette dissolution vers l’horizon marin a une portée transcendentale. Grâce à Goethe par exemple, on s’imagine comme l’eau court avec ses « frères » pour aller vers le « vieux père,/ Vers l’océan éternel/ Qui, les bras grand ouverts,/ [Les] attend ».* Ce n’est pas beau, ça ?

Mais ici, vlan ! c’est la régulation, la canalisation, la baffe parfois. Juste en fin de parcours, l’Eider se retrouve nez-à-nez avec un gros mur qui lui barre la route.

*Johann Wolfgang Goethe: Mahomet’s Gesang (Le chant consacré à Mahomet)


Quand on connaît l’Eider toute fluette du côté de la Baltique, on reste bouche bée devant l’étendue de son delta. Ce petit bateau vient de prendre l’écluse pour continuer sa route dans l’Eider.

Le Sperr et le Werk

Alors, qu’est-ce qu’on trouve ici, à l’embouchure de l’Eider ? En fait, il y a une digue, une route, un barrage et même un tunnel; des bancs de caillasses truffés de tétrapodes, une rive oblique en bitume, des colonnes mastoques en béton armé et cinq doubles portes pivotantes. Une écluse quand même pour laisser passer les bateaux – et un port sur le côté pour que les chalutiers arrivent plus rapidement sur les zones de pêche.



Le principe est logique. Dès qu’une grosse tempête se prépare sur les côtes de la mer du Nord, on ferme toutes les portes des deux côtés. Pour vous donner une idée des dimensions, voici quelques données :

  • Quand on comptabilise l’ensemble de la construction, la digue et le barrage font en tout 4,9 kilomètres de long et se trouvent 8,5 mètres au dessus du niveau 0.
  • Chaque porte fait 40 mètres de large et pèse 250 tonnes. Du coup, même en cas de pépin, si on utilise la force hydraulique, elles tombent toutes seules grâce à leur poids.
  • Une route a été construite sur la digue et avec son tunnel de 236 mètres, elle permet de passer par dessus l’Eider en longeant la côte. Ainsi, on peut passer directement de la région de Dithmarschen à la péninsule d’Eiderstedt ce qui évite un énorme détour jusqu’au pont de Friedrichstadt.
  • Une écluse de 13 mètres de large et de 75 mètres de long permet aux bateaux de naviguer. Lorsque cette écluse est en activité, la circulation routière est interrompue. Evidemment !

Un chemin piéton permet de marcher en haut du barrage et d’admirer en même temps la mer et la rivière.

Il y a d’autres cas de figure. Par exemple, pour éviter que le sable et le limon entrent en trop grande quantité dans l’embouchure de l’Eider pendant la marée montante, on peut faire descendre un peu les portes qui se trouvent du côté mer.


Port de pêche sur l’Eider


Depuis 1973, le barrage protège l’arrière-pays du Schleswig-Holstein – un paysage tout plat qui a été submergé par plusieurs grandes ondes de tempêtes dans le passé. Jusqu’au 16 février 1962, on avait misé sur des centaines de kilomètres de digues. Ce système de protection englobait aussi les bords de la Treene et de l’Eider. La tempête Vincinette, « la Glorieuse » pour ainsi dire, représenta un tournant dans l’histoire des côtes en Allemagne.
Les inondations catastrophiques de février 1962 coûtèrent la vie à 350 personnes et une grande partie de Hambourg fut immergée (un sixième de la ville au total, en majeure partie les surfaces au sud de l’Elbe qui n’étaient pas assez protégées).
Dans le Schleswig-Holstein, les digues firent mieux leur travail : sur 570 kilomètres de digues, 290 résistèrent à l’impact des vagues. Le reste par contre fut sacrément détérioré ou même complètement détruit par la houle et la force des vagues. C’est à Tönning, au bord de l’Eider, que l’eau monta le plus cette nuit-là (+5,70 m). A la suite, on poursuivit donc la politique de protection côtière amorcée depuis la tempête de 1953 pour rendre les structures encore plus efficaces. On décida :

1. de renforcer les digues et de les rehausser,
2. de réduire leur longueur totale et
3. de construire un barrage au niveau de l’Eider.

Depuis, fidèle au poste, l’Eidersperrwerk empêche les inondations même si évidemment, son existence a des répercussions sur l’écosystème de l’Eider, de la Stör et de la Treene car jusqu’en 1973, ces trois rivières étaient bien plus influencées par les marées de la mer du Nord. Mais ça, c’est une autre histoire.


Malgré ses dimensions, ce barrage monstrueux a des formes arrondies ce qui lui donne une certaine harmonie en contre-jour.
Tout seul, un tétrapode a l’air tout petit devant l’immensité de la mer. Malgré tout, ce brise-lame pèse plusieurs tonnes et a été transporté jusqu’à ici avec une grue.
A côté de l’embouchure, on trouve le Katinger Watt, une zone protégée qui fut créée en compensation et qui abrite aujourd’hui des milliers d’oiseaux. Ici: Vue sur une partie de l’Eider.

Bon à savoir

Au pied du barrage, vous trouverez un petit pavillon du côté de l’Eider et un parking. Profitez-en pour manger un petit encas (fermé entre novembre et fin mars). De là, quelle belle vue et en deux minutes, vous êtes au barrage.

A faire dans le coin

Laisser un commentaire