La truite vagabonde dans l’Elbe

Mettez-vous dans la peau d’un poisson pendant deux minutes. Vous avez le choix entre l’anguille, le saumon, la truite de mer, la carpe commune, l’éperlan, le silure et l’esturgeon sibérien.

Quelle que soit votre apparence et votre famille, à partir de cette seconde, vous faites partie des poissons migrateurs qui ont la bougeotte. Au contraire des sédentaires, vous pratiquez ce qu’on appelle la «montaison» et la «dévalaison» selon la saison et la température ambiante, votre âge, vos fringales et votre besoin de vous reproduire.

Si vous avez choisi d’être un beau gros saumon, au printemps, vous allez remonter votre rivière natale après avoir passé des années en pleine mer et chercher vers l’automne un lit de graviers dans une eau peu profonde mais bien oxygénée pour vous reproduire. Cette migration est appelée «montaison». Par contre, si vous avez opté pour le bébé saumon issu de ce parcours du combattant, vous resterez dans cette eau douce pendant deux ou trois ans avant de nager vers l’embouchure et de vivre dans la mer. Dans ce cas, on parlera de «dévalaison» ou «d’avalaison». Au fait, l’éperlan fait la même chose.

Scénario contraire: En tant qu’anguille, originaire de la mer de Sargasse, vous remonterez une rivière à l’état de civelle pour grandir et passer la plupart de votre vie en eau douce. Une fois adulte, vous repartirez vers la Floride où vous vous reproduirez avant de mourir.

Evidemment, tous les poissons migrateurs ne sont pas aussi nomades. Parfois, ils changent seulement de coin de temps en temps, à la recherche de nourriture, d’une eau calme ou parce que l’hiver approche et qu’ils aimeraient trouver un endroit tranquille. Cela vaut aussi pour la reproduction. Le brochet par exemple ne va pas très loin. Comme il préfère les marais et les prairies inondées, il lui faut des berges naturelles.

L’Elbe, un fleuve à mobilité réduite

De mémoire de poisson migrateur, les cours d’eau ont toujours été libres à la circulation, mis à part les entraves normales: un amas de pierres, des arbres couchés, des blocs de glaces avant la fonte des neiges, une cascade bloquant le passage, un ameçon ou un filet. Donc, quelle surprise à partir du XIXe siècle, lorsque de plus en plus d’écluses, de barrages et plus tard de stations hydrauliques firent obstacle à la libre circulation du monde ichtyen en Europe.

Non seulement ça, mais en plus, les berges furent remodelées, endiguées, asséchées, rectifiées. Alors, où aller se cacher et pondre ses oeufs? Plus d’herbes hautes et de prés bien humides!

A cela s’ajouta au XXe siècle, surtout dans le cas de l’Elbe, le problème d’une pollution massive qui rendit les eaux toxiques. Les poissons se souciaient en général très peu des problèmes d’excédents industriels et des tensions politiques entre les Blocs de l’Est et de l’Ouest, mais ils finirent par en pâtir. Adieu, la belle vie!

Une passe à poissons, un casse-tête

Depuis 1960, le grand fleuve de l’Elbe est équipé d’un barrage au niveau de la ville de Geesthacht, à 142 km de l’embouchure. Cet ouvrage hydraulique situé à 15 km au sud-est de Hambourg permet d’une part de maintenir le niveau de l’Elbe à 4 mètres au dessus du niveau zéro, de l’autre de minimiser l’influence des marées. Une retenue d’eau très pratique du temps où la centrale nucléaire de Krümmel (active jusqu’en 2009) utilisait les eaux de l’Elbe. Il en va de même encore aujourd’hui pour la centrale hydroélectrique de Geesthacht. A l’époque, on construisit aussi une écluse double pour régler la navigation fluviale. Le long de la rive sud, donc en Basse-Saxe, on créa une passe à poissons permettant aux petits gabarits de remonter le courant.

Barrage au niveau de Geesthacht

S’il faut s’arrêter à Geesthacht, c’est plutôt pour la «Fischaufstiegsanlage», un mot à rallonge signifiant passe à poissons. Signalons quand même que c’est la plus grande d’Europe! Ne vous attendez surtout pas à voir une construction esthétique. Une passe ou échelle à poissons, c’est beaucoup de béton, plein de panneaux, de barres en métal et de tuyaux en plastique.

Ce dispositif créé en 2010 fait en tout 550 mètres de long et comprend 49 bassins. Donc, on y va plutôt pour le côté technique de la chose: Tous les bassins que des ouvertures verticales rendent accessibles des deux côtés ont les mêmes dimensions: 16 m de large, 9 m de long et 1,75 m de profondeur. Au fait, toutes ces mesures ont été définies par rapport à l’esturgeon qui peut atteindre 3 m de longueur.

A droite, dispositif d’échelle destiné aux anguilles. A gauche, conduit et réceptacle pour les crabes chinois, espèce invasive.
Station de comptage d’anguilles. Les brosses permettent aux civelles de monter jusqu’à la station. De là, elles sont relâchées.

En participant à une des visites guidées (gratuites) proposées par l’entreprise Vattenfall, on peut accéder directement aux bassins et à la station de comptage. Ainsi, on s’aperçoit que construire une passe à poissons qui fonctionne correctement, ce n’est pas de la tarte. Un vrai casse-tête!

Quelles conditions faut-il créer pour que les poissons trouvent le passage et l’utilisent? Quelles dimensions et quelle configuration devraient avoir les bassins? Quelles sortes de poissons vivent dans l’Elbe à cet endroit et quels sont ceux qui ont besoin de la passe? Quel effet positif a le monitoring mis en place pour les biologistes? A quoi ressemble ce travail de comptage au quotidien? Quels sont les rapports avec les pêcheurs du coin? Que faire des crabes chinois invasifs qui adorent prendre l’échelle? Pourquoi avoir construit une station spéciale rien que pour les anguilles? Au fait, à quoi servent les balais-brosses? Pourquoi avoir installé des grillages autour du dispositif?

Beaucoup de questions et un grand nombre de réponses même si la guide fait un peu l’impasse sur les côtés néfastes du barrage et les dératés (Normal, elle représente son entreprise). Ainsi, on n’apprend pas vraiment combien de poissons laissent leur peau dans les turbines par rapport à ceux qui passent. Elle ne cache pas qu’il y a actuellement une plainte déposée par l’Union Européenne mais elle fait quand même un bilan si positif qu’il est difficile de critiquer Vattenfall, grand producteur et fournisseur d’énergie suédois implanté en Allemagne et créateur de cette passe immense. Quelle ironie du sort quand on sait que Vattenfall signifie «chute d’eau»!

La station de comptage permet de contrôler les poissons utilisant l’escalier pour remonter l’Elbe.

Depuis la mise en place de cette passe, l’équipe de biologistes qui travaille dans la station de comptage a recensé en tout 2,1 millions de passages. Tout poisson passant est pesé et mesuré si bien qu’à la fin, on connait ses lascars. Ainsi, on sait que certains poissons comme la grosse carpe appelée Hugo sont même des récidivistes notoires.

Sur sa page Internet, Vattenfall publie régulièrement des photos de certains migrateurs quand ils sont rarissimes ou de taille impressionnante. Le poisson le plus lourd et le plus grand en date est un silure de 28 kilos et d’1,61 m.Vous y trouverez aussi une carte interactive de la passe ainsi qu’une superbe photo vue d’en haut.

Alors, avis à tous! Allez à Geesthacht! Peut-être verrez-vous la truite de Schubert, cette petite vagabonde:

Voyez au sein de l’onde
Ainsi qu’un trait d’argent
La truite vagabonde
Braver le flot changeant
Légère, gracieuse,
Bien loin de ses abris
La truite va joyeuse
Le long des bords fleuris
La truite va joyeuse
Le long des bords fleuris.

Liens et sources:

Les visites de la passe sont gratuites et ont lieu entre avril et octobre (compter 90 minutes).