La plage à Robinson ou le Westensee par l’ouest

Si je vous dis qu’en plein milieu des terres du Schleswig-Holstein, il y a une île, vous allez penser que je débloque un peu. Et pourtant, c’est vrai. Trois grands axes routiers, les autoroutes 210, 7 et 215, ont isolé la région de Westensee en formant un triangle bien hermétique. Donc, nous avons affaire à une île artificielle. Une île toute verte au relief bosselé, une île pleine de lacs dont le plus grand est le Westensee, un lac privé.

C’est au bord de cette très belle étendue d’eau que je vois emmène aujourd’hui. Nous allons l’aborder par le sud-ouest, marcher vers l’est en longeant la rive et jouer un peu à Robinson Crusoe. Faites moi confiance. C’est une très belle promenade!

Le petit trou paumé de Wrohe

Le départ se fait dans le trou perdu de Wrohe. Perdu car Wrohe qu’on écrivit jadis Wrau et qui vient de Wra signifie ‘coin reculé’. D’ailleurs, ça n’a pas trop changé depuis. Il y a le village de Westensee à côté mais sinon, on dit plus souvent bonjour aux écureuils** qu’à la race humaine. C’est vrai que Wrohe, c’est tout petit. Quelques maisons regroupées au bord du lac, un camping à vingt mètres de la plage et plein, plein, plein de nature autour. Le soir, les biches viennent brouter l’herbe dans les jardins. C’est dire.

** Le blason de la commune de Westensee représente un écureuil et cet animal semble être apparenté à la région depuis le Moyen-Age puisque les seigneurs de Westensee l’avaient déjà choisi comme emblème.

Ici, en trente ans, il n’y a pas eu de changement majeur. Peut-être une autre couche de peinture sur une ou deux clôtures, un nouveau panneau publicitaire pour les glaces (et encore, je ne suis pas sûre car il fait sacrément vintage, le petit café). Le ponton a été tout de même remplacé. Et la bouée de secours. Sécurité oblige.

Wrohe. Rien que le nom est étrange. Il fait plutôt penser à une onomatopée. « Wrrrooooe », ça pourrait être un moteur de poids lourd ou un gros cerf qui brame de désir en automne. En tout cas, ça ne fait pas germanique et il y a grande chance qu’il s’agisse en réalité d’une relique d’un temps révolu où les Slaves, les Saxons et les Vikings se partageaient le Nord. En effet, nous nous trouvons juste à la limite de leurs trois territoires, dans une ancienne forêt autrefois très dense. Les Saxons l’appelaient alors Isarnho ce qui voulait dire la « forêt de fer ».

Sur les cartes, cette frontière a laissé des traces historiques car au nord de la région, on trouve des noms de villages saxons ou danois tandis que plus au sud et à l’est, ils ont souvent des origines slaves ou germano-slaves. Quoi qu’il en soit, nous sommes à Wrohe et le Westensee est à portée de la main.

Entre lac et forêt

Le long du chemin, on voit miroiter toute cette eau entre les taillis et les arbustes, surtout au printemps. Ici, les arbres, beaucoup de hêtres et de pins en l’occurrence, ont déjà du vécu. Certains historiens pensent que le paysage n’a pas bougé depuis bientôt 900 ans. En tout cas, il y a bien plus longtemps encore, les glaciers scandinaves (et je ne parle pas d’un stand de glaces Ikea) ont poussé une masse énorme de sable, d’argile et de cailloux et ont tout déposé ça là. Sans ces belles collines morainiques boisées, ce serait beaucoup plus plat à Westensee et peut-être moins joli. Du coup, sur le côté, ça grimpe mais les arbres s’accrochent.

En haut, il y a un chemin forestier qui surmonte le lac mais nous, nous allons rester en bas pour commencer, le plus près possible de l’eau et nous allons poursuivre notre route vers la presqu’île du Börner. Direction: le village de Hohenhude.

En route vers Hohenhude. Le chemin en haut de la « montagne » surplombe le lac. Dix jours plus tard, la nature se réveille.

Imaginez qu’il y a plus d’une centaine d’années, nous serions en train de nager à cet endroit car ce tout petit sentier se trouve entre le lac et son ancienne rive. Pour tout dire, à la fin du XIXe siècle, lorsque l’empire décida de faire construire le canal de Kiel, il fallut faire baisser le niveau du lac de 1 à 2 mètres. C’est la raison pour laquelle une bande marécageuse empêche d’accéder directement à l’eau, du moins en général. Tant pis pour nous et tant mieux pour les petites loutres qui font un gros somme entre les racines des arbres et les grèbes huppés qui se font du gringue sur l’eau.

Les rives marécageuses du Westensee sont parfaites pour les oiseaux. On y trouve les inconditionnelles poules d’eau mais également des petits martins-pêcheurs.

Pendant la parade nuptiale, on peut voir les grèbes huppés ou « Haubentaucher » danser (« Haube » car ce mot signifie qu’ils ont une huppe et « Taucher » du verbe « tauchen », c’est-à-dire plonger puisqu’ils passent plus de 50% de leur temps sous l’eau). Au mois d’avril, pour peu qu’il fasse beau et qu’ils trouvent un petit coin encore plus reculé que Wrohe, vous pourrez les observer se faire la cour. L’un en face de l’autre, comme deux automates, ils se toisent en secouant la tête énergiquement. Ils ne se lassent pas de montrer leur beau plumage nuptial, leur belle huppe colorée toute droite. Et vas-y que je te regarde. Ah! que tu es beau mon Jules! Et là, tu me vois là? Moi aussi, je suis belle. Moi je te fais des œufs en moins de deux. Au fait, le Westensee est connu pour ses colonies d’oiseaux migrateurs.

La danse des grèbes est aussi étrange que rigolote.

La plage à Robinson

Le Westensee qui est souvent entouré d’une zone de roseaux n’a pas beaucoup de plages officielles. En outre, elles ne sont pas très grandes. Parmi les plages inofficielles et secrètes, il y en a une qui prête à la robinsonade. En général, je condamne les feux de camp en pleine nature mais je dois dire que dans ce cas, je comprends un peu que la tentation soit forte. Imaginons un court moment que nous soyons non seulement sur une grande île mais aussi sur une jolie plage de paradis et que nous profitions du soleil qui se réverbère dans les vagues et qui se trémousse dans le feuillage des arbres. La tente est montée. Le dos repose sur le sable. Juste une toile au dessus de la tête. Juste là, tiens…

Le rêve de Robinson

Fermons les yeux. Rapidement, nous entendons le glouglou de l’eau, le frottis des joncs, le grésillement de la mousse sur les pierres. Tiens, tiens! Voilà les pas lents de Robinson qui longe la grève, à la recherche de deux ou trois branches sèches pendant que Vendredi est allé chercher quelques fruits juteux dans la jungle équatoriale. La pirogue repose entre les joncs. Et tchhhhh! Ce ne serait pas le feu qui crépite qu’on entend là? Stop!!!!! Fin du film!!! Pas dans un parc naturel en pleine brousse bien sèche quand même. Mais bon, quel bonheur quand même!

En haut, on distingue un panneau qui indique qu’au Moyen-Age, il y avait un château fort juste à cet emplacement. Les chevaliers de Westensee l’avaient construit là afin de surveiller le passage des bateaux marchands et de remplir leurs poches. Difficile de se l’imaginer aujourd’hui mais à l’époque, les commerçants hollandais venaient de la Mer du Nord et passaient par la rivière de l’Eider pour vendre leurs biens dans les pays de la Baltique. Ils s’arrêtaient à Hohenhude, donc à un tout petit kilomètre d’ici. Quelle belle aubaine!, se dirent donc les seigneurs de Westensee. Et si on introduisait une taxe de passage? Leurs affaires marchèrent très bien jusqu’à ce que les marchands se plaignent à la Hanse. Comme les seigneurs étaient rénitents, il fallut faire quelque chose: la guerre. C’est ainsi qu’un jour, la forteresse fut rasée et le dernier seigneur fut condamné au tribunal de Lübeck et tué en pleine rue.

A l’endroit où se trouvait jadis la forteresse, une pierre commémore la perte de soldats morts pendant les deux guerres mondiales. Ce sont les mamans de Hohenhude qui ont choisi ce lieu de recueillement pour leurs enfants.

A vous de décider de la suite et du retour…

Vers Wrohe

Au niveau de la petite « plage à Robinson », on peut monter jusqu’à un panneau qui renseigne sur l’ancienne forteresse de Hohburg et prendre le grand chemin forestier en hauteur. En tournant vers la droite, on se retrouve sur la route qui mène vers Wrohe et qui surplombe le lac. Evidemment, si le petit sentier du bas vous a plu pour son côté sauvage, vous pouvez aussi faire tout simplement demi-tour. Vous connaissez le chemin.

Vers Hohenhude et la vallée de l’Eider

Qui a envie de prolonger le plaisir, peut continuer plus loin. En face de la « plage à Robinson », le même sentier remonte vers les cabanes en bois de l’ancienne Hohburg. Il faut passer devant le panneau et tourner vers la gauche. En suivant la côte, vous ferez le tour de la presqu’île et vous pourrez aller jusqu’à Hohenhude qui a une jolie petite plage. Pour en savoir plus, jetez un coup d’œil sur mon article: Le Westensee sud. Je conseille vivement le coucher de soleil.

La petite plage de Hohenhude

De là, vous pouvez même pousser jusqu’à la vallée de l’Eider (pour les grands marcheurs ou pour ceux qui ne font pas de circuit).

Vers Schierensee

En montant la même côte et en prenant le chemin qui part en perpendiculaire dans la forêt, vous pourrez aller à la découverte du Kleine Schierensee ou/et du Große Schierensee avant de retrouver Wrohe.

Dans tous les cas de figure, c’est beau.

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